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Il en riait encore, le commissaire
Robert !
Il venait de téléphoner au
procureur de la République, Christian Lebreton,
pour l'informer qu'il se trouvait dans un
luxueux appartement de la rue Richelieu, entouré
d'une bonne cinquantaine de cadavres.
Le
Proc', au bout du fil, avait émis un cri
étrange. Puis, après un temps de silence, le
magistrat avait soupiré:
« Vous dites bien : cinquante
cadavres, rue Richelieu ? »
« Non, non, monsieur le
procureur. J'ai dit : une cinquantaine
environ... »
Le procureur avait gémi.
Robert lui avait précisé que le
propriétaire des lieux du drame était un nommé
Claude Sokitch.
« J'arrive tout de
suite », avait lancé le procureur,
subitement ragaillardi. « D'abord parce que
je veux voir ça, ensuite parce qu'il y a au
moins une des victimes qui m'intéresse
! »
L'alerte avait été donnée deux
heures plus tôt par les voisins de palier de la
victime, à qui il avait semblé entendre comme un
coup de feu provenant de l'appartement d'en
face. Ils avaient sonné à la porte de leur
voisin puis, n'obtenant pas de réponse, avaient
décidé d'appeler la police.
En attendant le procureur, le
commissaire s'était confortablement assis dans
un profond fauteuil de cuir. Pendant que ses
hommes furetaient dans l'appartement à la
recherche d'indices, il avait épluché les
documents découverts en fouillant la victime.
Pour l'instant, il savait que Claude Sokitch, né
le 10 novembre 1923 à Paris, était commerçant en
oeuvres d'art et propriétaire du magasin situé
juste sous l'appartement où il reposait
désormais.
A quelques mètres du commissaire,
le spectacle était hallucinant : le cadavre en
complet-veston gisait sur le dos, la moitié de
la tête pulvérisée par un projectile de gros
calibre. Ce qui, d'ailleurs, n'était guère
étonnant, puisqu'à ses côtés gisait un Colt 45
bleu-noir dans le chargeur duquel manquait une
munition. La douille percutée, éjectée lors du
coup de feu, avait roulé au pied du mur.
Tout autour du cadavre, l'épais
tapis d'Orient était constellé d'une
cinquantaine de taches multicolores dessinées
par les dépouilles de poissons tropicaux, morts
eux aussi. Plusieurs d'entre eux avaient l'air
écrasés.
Le massacre était facile à
reconstituer : la balle, après avoir traversé le
crâne de la victime, avait fracassé une vitre de
l'immense aquarium, condamnant à mort tous ses
occupants, projetés sur le sol par le torrent
d'eau jaillissant de la façade de verre
éclatée.
Un suicide probable, donc, et une
cinquantaine d'homicides par imprudence.
Mais l'expérience avait appris au
commissaire à être très prudent. Il fallait
attendre. La certitude ne viendrait
qu'ensuite.
Et encore...
Un policier en tenue ouvrit la
porte et annonça : « Monsieur le Procureur
de la République. »
Christian Lebreton était chauve et
maigre, avec l'air triste et grave. Ce qui,
toutefois, ne l'empêchait pas de cultiver le
sens de l'humour, surtout de l'humour noir.
Après avoir contemplé la scène
quelques instants, il éclata de rire :
« Vous m'avez fait une de ces
peurs, avec vos cinquante cadavres ! »
Il jeta un oeil attristé sur les
malheureux poissons, soupira et dit :
« Pauv' p'tites bêtes... Et
dire qu'on ne pourra pas les
interroger... »
Puis il ajouta :
« Car ce brave Sokitch
m'intrigue énormément. Et depuis des
années... »
Il souleva le bras du
cadavre, le tint quelques secondes entre ses
mains puis le lâcha. Le membre retomba, flasque,
avec un bruit écoeurant.
« Dommage », dit
Lebreton. « Il avait tant de choses à
raconter ! Maintenant, je crains qu'il ne parle
plus... »
« Y a de grandes
chances », confirma Robert.
« A votre avis, c'est un
suicide ou bien un meurtre ? »
« Toutes les apparences du
suicide. Mais allez donc savoir... »
« Oui », fit le
magistrat, pensif. « Et ça m'étonne... Je
vois mal, mais vraiment mal, Sokitch se
suicider... Par contre, beaucoup de gens avaient
probablement d'excellentes raisons de vouloir sa
peau. »
« Ah ? », fit Robert,
étonné.
Alors, le procureur raconta la vie
de Sokitch, ou du moins ce qu'il en savait
:
« Fils d'émigrés Russes
blancs, Claude Sokitch eut une jeunesse
tumultueuse. Elevé évidemment dans le culte de
l'anticommunisme, il s'engagea dès 1941 dans la
Waffen-SS, comme volontaire pour la campagne
d'hiver de Russie. Pendant toute la guerre, il
se distingua par son courage, mais réussit à la
finir sans blessure grave et décoré de la Croix
de Fer. Fait prisonnier par les Américains après
le débarquement de Normandie, il s'engagea dans
la Légion Etrangère, qui lui offrit des séjours
successifs en Indochine et en Algérie. Rendu à
la vie civile en 1963, on perd sa trace pendant
cinq ans. Puis il réapparaît en 1968, date à
laquelle il ouvre à Paris un magnifique magasin
d'objets d'art anciens, celui-là même qui se
trouve au rez-de-chaussée de cet immeuble. Il
menait grand train, roulait en Rolls,
déjeûnait et dînait dans les plus grands
restaurants de la capitale, et réglait toujours
en liquide, sans exception.
Cette situation avait évidemment
fini par intriguer les services fiscaux,
d'autant que ses déclarations d'impôts,
parfaitement en ordre et régulièrement remplies,
ne traduisaient qu'une aisance sans excès. Deux
contrôles financiers révélèrent des comptes
clairs comme du cristal, aussi bien pour son
magasin que pour lui-même. Comme
il voyageait beaucoup à travers toute
l'Europe, il avait été fouillé par les douanes
un nombre incalculable de fois. Toujours en
vain.
Mais dans certains milieux, on
murmurait que c'était un génie... »
« Quels milieux, monsieur le
Procureur ? »
« Les milieux financiers et
ceux des marchands ou collectionneurs d'oeuvres
d'art anciennes. Bref, Sokitch est un mystère
ambulant. »
« Euh... ambulant...
ambulant... »
« Enfin, était
un mystère ambulant. Peut-être sa mort nous
apprendra-t-elle quelque chose sur
lui... »
« Mais il avait bien une
famille ? »
« Tous les membres connus de
sa famille sont décédés. Et si ses conquêtes
féminines étaient innombrables, même à son âge,
elles étaient toujours d'une rare brièveté. Il
n'a jamais été marié et n'avait apparemment pas
d'enfant. Ajoutez à cela qu'il ne téléphonait
presque jamais, et vous comprendrez pourquoi son
décès m'intéresse. D'autant qu'en ce qui me
concerne, je ne crois pas une seconde au
suicide... »
Le commissaire soupira :
« Suicide ou pas, on en
aura bientôt le coeur net. J'attends les
Techniciens de scène de
crime pour faire
les prélèvements. Ils ne vont plus
tarder. »
« Très bien », dit le
procureur. « Je reste avec vous. J'aimerais
bien les voir travailler. » |