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L'histoire vraie du G5

Paris, lundi 31 mars 2003, 10 h 07 mn

 

Il en riait encore, le commissaire Robert !

Il venait de téléphoner au procureur de la République, Christian Lebreton, pour l'informer qu'il se trouvait dans un luxueux appartement de la rue Richelieu, entouré d'une bonne cinquantaine de cadavres.

Le Proc', au bout du fil, avait émis un cri étrange. Puis, après un temps de silence, le magistrat avait soupiré:

« Vous dites bien : cinquante cadavres, rue Richelieu ? »

« Non, non, monsieur le procureur. J'ai dit : une cinquantaine environ... »

Le procureur avait gémi.

Robert lui avait précisé que le propriétaire des lieux du drame était un nommé Claude Sokitch.

« J'arrive tout de suite », avait lancé le procureur, subitement ragaillardi. « D'abord parce que je veux voir ça, ensuite parce qu'il y a au moins une des victimes qui m'intéresse ! »

L'alerte avait été donnée deux heures plus tôt par les voisins de palier de la victime, à qui il avait semblé entendre comme un coup de feu provenant de l'appartement d'en face. Ils avaient sonné à la porte de leur voisin puis, n'obtenant pas de réponse, avaient décidé d'appeler la police.

En attendant le procureur, le commissaire s'était confortablement assis dans un profond fauteuil de cuir. Pendant que ses hommes furetaient dans l'appartement à la recherche d'indices, il avait épluché les documents découverts en fouillant la victime. Pour l'instant, il savait que Claude Sokitch, né le 10 novembre 1923 à Paris, était commerçant en oeuvres d'art et propriétaire du magasin situé juste sous l'appartement où il reposait désormais.

A quelques mètres du commissaire, le spectacle était hallucinant : le cadavre en complet-veston gisait sur le dos, la moitié de la tête pulvérisée par un projectile de gros calibre. Ce qui, d'ailleurs, n'était guère étonnant, puisqu'à ses côtés gisait un Colt 45 bleu-noir dans le chargeur duquel manquait une munition. La douille percutée, éjectée lors du coup de feu, avait roulé au pied du mur.

Tout autour du cadavre, l'épais tapis d'Orient était constellé d'une cinquantaine de taches multicolores dessinées par les dépouilles de poissons tropicaux, morts eux aussi. Plusieurs d'entre eux avaient l'air écrasés.

Le massacre était facile à reconstituer : la balle, après avoir traversé le crâne de la victime, avait fracassé une vitre de l'immense aquarium, condamnant à mort tous ses occupants, projetés sur le sol par le torrent d'eau jaillissant de la façade de verre éclatée.

Un suicide probable, donc, et une cinquantaine d'homicides par imprudence.

Mais l'expérience avait appris au commissaire à être très prudent. Il fallait attendre. La certitude ne viendrait qu'ensuite.

Et encore...

Un policier en tenue ouvrit la porte et annonça : « Monsieur le Procureur de la République. »

Christian Lebreton était chauve et maigre, avec l'air triste et grave. Ce qui, toutefois, ne l'empêchait pas de cultiver le sens de l'humour, surtout de l'humour noir.

Après avoir contemplé la scène quelques instants, il éclata de rire :

« Vous m'avez fait une de ces peurs, avec vos cinquante cadavres ! »

Il jeta un oeil attristé sur les malheureux poissons, soupira et dit :

« Pauv' p'tites bêtes... Et dire qu'on ne pourra pas les interroger... »

Puis il ajouta :

« Car ce brave Sokitch m'intrigue énormément. Et depuis des années... »

Il souleva le bras du cadavre, le tint quelques secondes entre ses mains puis le lâcha. Le membre retomba, flasque, avec un bruit écoeurant.

« Dommage », dit Lebreton. « Il avait tant de choses à raconter ! Maintenant, je crains qu'il ne parle plus... »

« Y a de grandes chances », confirma Robert.

« A votre avis, c'est un suicide ou bien un meurtre ? »

« Toutes les apparences du suicide. Mais allez donc savoir... »

« Oui », fit le magistrat, pensif. « Et ça m'étonne... Je vois mal, mais vraiment mal, Sokitch se suicider... Par contre, beaucoup de gens avaient probablement d'excellentes raisons de vouloir sa peau. »

« Ah ? », fit Robert, étonné.

Alors, le procureur raconta la vie de Sokitch, ou du moins ce qu'il en savait :

« Fils d'émigrés Russes blancs, Claude Sokitch eut une jeunesse tumultueuse. Elevé évidemment dans le culte de l'anticommunisme, il s'engagea dès 1941 dans la Waffen-SS, comme volontaire pour la campagne d'hiver de Russie. Pendant toute la guerre, il se distingua par son courage, mais réussit à la finir sans blessure grave et décoré de la Croix de Fer. Fait prisonnier par les Américains après le débarquement de Normandie, il s'engagea dans la Légion Etrangère, qui lui offrit des séjours successifs en Indochine et en Algérie. Rendu à la vie civile en 1963, on perd sa trace pendant cinq ans. Puis il réapparaît en 1968, date à laquelle il ouvre à Paris un magnifique magasin d'objets d'art anciens, celui-là même qui se trouve au rez-de-chaussée de cet immeuble. Il menait grand train, roulait en Rolls, déjeûnait et dînait dans les plus grands restaurants de la capitale, et réglait toujours en liquide, sans exception.

Cette situation avait évidemment fini par intriguer les services fiscaux, d'autant que ses déclarations d'impôts, parfaitement en ordre et régulièrement remplies, ne traduisaient qu'une aisance sans excès. Deux contrôles financiers révélèrent des comptes clairs comme du cristal, aussi bien pour son magasin que pour lui-même. Comme il voyageait beaucoup à travers toute l'Europe, il avait été fouillé par les douanes un nombre incalculable de fois. Toujours en vain.

Mais dans certains milieux, on murmurait que c'était un génie... »

« Quels milieux, monsieur le Procureur ? »

« Les milieux financiers et ceux des marchands ou collectionneurs d'oeuvres d'art anciennes. Bref, Sokitch est un mystère ambulant. »

« Euh... ambulant... ambulant... »

« Enfin, était un mystère ambulant. Peut-être sa mort nous apprendra-t-elle quelque chose sur lui... »

« Mais il avait bien une famille ? »

« Tous les membres connus de sa famille sont décédés. Et si ses conquêtes féminines étaient innombrables, même à son âge, elles étaient toujours d'une rare brièveté. Il n'a jamais été marié et n'avait apparemment pas d'enfant. Ajoutez à cela qu'il ne téléphonait presque jamais, et vous comprendrez pourquoi son décès m'intéresse. D'autant qu'en ce qui me concerne, je ne crois pas une seconde au suicide... »

Le commissaire soupira :

« Suicide ou pas, on en aura bientôt le coeur net. J'attends les Techniciens de scène de crime pour faire les prélèvements. Ils ne vont plus tarder. »

« Très bien », dit le procureur. « Je reste avec vous. J'aimerais bien les voir travailler. »

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Table des matières
1. Le flic en Blanc
2. Loïc Le Ribault
3. PRINCIPAUX PERSONNAGES
4. Paris, lundi 31 mars 2003, 10 h 07 mn