| Au début des travaux de Roland
Rager dans le traitement des maladies
cardio-vasculaires par ionocinèse du D.N.R.,
j'essayais moi-même d'étendre ces résultats.
Je procédais par de simples
applications locales en faisant appliquer des
compresses imprégnées de D.N.R. sur la région du
coeur. Celle-ci était appliquée pendant 8
heures, la nuit de préférence. Le traitement
durait de 15 à 30 jours avec ce protocole
expérimental. Dans le cas des angines de
poitrine et des infarctus, les résultats étaient
au moins aussi satisfaisants que ceux obtenus
par R. Rager. Les effets bénéfiques étaient plus
longs à se manifester qu'avec l'ionocinèse mais
les résultats étaient bons. Dans le cas du
traitement des artérites, notre protocole
expérimental donnait également des résultats
satisfaisants.
Vers 1961, encouragé par ces
premiers résultats, je décidai d'aller proposer
mon produit au service de cardiologie bordelais.
Pendant une semaine, je me concentrai, pris des
notes pour rassembler toute l'argumentation qui
allait me permettre d'accrocher l'attention du
patron. Effectivement, drapé dans une grande
cape bleu marine distribuée par les services
d'intendance de l'hôpital, le chef de service
avait une attitude altière.
Le dialogue fut agréable et
constructif. Le patron tint compte de mes
suggestions et me dit néanmoins que la prudence
la plus élémentaire voulait qu'avant de
l'utiliser sur le coeur, on l'employât sur des
périarthrites scapulo-humérales, puisque mon
D.N.R. n'était connu de personne ni agréé par
aucun organisme.
Le chef de clinique fut donc
chargé d'essayer le D.N.R. dans le traitement de
celles-ci, fréquentes chez les malades frappés
d'infarctus du myocarde. Cette proposition me
parut honnête. Il faut préciser que l'agrégé de
l'époque était absent de ce premier
entretien.
Lorsque je revins un mois après,
tout le service était joyeux et détendu. Les
espérances les plus optimistes étaient largement
dépassées. Le chef de clinique avait expérimenté
le D.N.R. par ionisation ; c'était le triomphe.
Les périarthrites scapulo-humérales étaient
terrassées. Je reçus les félicitations
chaleureuses du grand patron. Je le remerciai
poliment, avec déférence même, mais j'enchaînai
aussitôt :
- Peut-on commencer à traiter
les vrais cardiaques, ceux qui sont atteints
d'infarctus du myocarde ?
- Oui, monsieur !
Au cours de cette entrevue,
l'agrégé de service se trouvait parmi nos
interlocuteurs. C'était un cardiologue
dynamique, peu sympathique au demeurant.
Prétentieux de sa personne, il se faisait passer
pour un chercheur depuis des lustres. L'aura du
chercheur le suivait donc. Je n'ai jamais su
pourquoi. Il était également très impulsif, ce
qui dessert, à mon avis, le vrai découvreur. De
plus, il était ambitieux. Ceci est en général
une qualité lorsque l'individu veut laisser un
message, une oeuvre à la postérité, pas
seulement un nom. C'est la grosse différence
avec les Rois Fainéants qui, faute d'avoir
laissé une oeuvre, se sont contentés de laisser
un nom.
Ce frétillant agrégé voyait donc
d'un très mauvais oeil arriver dans le service
de cardiologie un découvreur susceptible de lui
porter ombrage. Dès la première fois, il
m'adressa quelques paroles désagréables, sans
plus. Par la suite, bien que présent lors de mes
entrevues avec le grand patron, il ne m'adressa
plus la parole. Bien que les discussions fussent
souvent animées, il n'intervint jamais. Pour se
donner une contenance, il faisait semblant de
feuilleter un illustré quelconque, mais dès que
j'avais quitté la salle, il disait au chef de
clinique :
- Si tu veux du galon, si tu
veux devenir agrégé, laisse tomber !
Et le chef de clinique, qui me
connaissait bien, qui m'aimait bien, disait
néanmoins :
- Oui, chef !
Chaque fois que je demandais où en
était l'expérience, le grand patron répondait
laconiquement :
- Nous allons bientôt la
commencer !
Il ajoutait aussitôt :
- Monsieur le chef de
clinique, commencez cette semaine!
- Oui, oui, monsieur,
répondait l'autre.
Et l'attente continuait... Et les
mois passaient...
Un jour, le grand patron, drapé
dans sa cape bleu marine, entouré servilement de
tout son service, me dit, sans doute pour
changer son comportement habituel :
- Le D.N.R., je n'y crois pas
!
Je lui répondis séchement :
- Les guerres de religion et
de croyances n'ont rien à voir avec les sciences
expérimentales. Dans celles-ci, il faut
commencer par expérimenter. Les explications,
l'hygiène de l'esprit, les supputations
dubitatives ne viennent que par la suite
!
Le grand patron fut très étonné de
mes propos et de mon attitude ; son entourage
fut également surpris de voir la surprise du
grand patron. Ils n'avaient entendu personne lui
tenir de tels propos, ni sur un tel ton. Ils
craignaient une réaction vive de sa part à mon
égard. Le cercle des gens du service se
distendit ; ils avaient peur d'un incident
violent.
Finalement, le front du grand
homme se rasséréna, il esquissa un sourire :
- Vous avez raison. Il va
falloir essayer ! dit-il finalement.
L'atmosphère se réchauffa ; Le
cercle de ses collaborateurs se resserra autour
de lui. L'agrégé, lui, n'avait pas ouvert la
bouche.
Pourtant, l'expérimentation du
D.N.R. ne devait jamais commencer dans ce
service. En effet, l'agrégé avait fini par
prendre la place du grand patron...
Dix ou quinze ans auparavant, on
avait édifié aux Etats-Unis des centres de soins
intensifs, mais les résultats obtenus avaient
été décevants. Les infarctus du myocarde sont en
effet très subits. Les délais d'intervention
sont trop longs. Sur un grand nombre de cas aux
Etats-unis, les améliorations ne sont que de 3
%. Dans notre région, elles ne pouvaient, hélas,
être meilleures.
Toutefois, la même solution fut
adoptée, alors que l'exemple américain montrait
que c'était une erreur. Sur le plan financier,
il n'y avait aucun risque, puisque c'était
l'argent des contribuables qui était dépensé. En
ce qui concerne les risques scientifiques, ils
étaient nuls, puisque ce chef de service
avançait dans un cul de sac. Il n'allait pas
loin, mais en tout cas il savait où il
allait.
En prenant la route du D.N.R., il
aurait risqué le précipice, la chute brutale,
sans lot de consolation. Ce fut pendant ces
vingt dernières années le sentiment qui
prédomina chez tous les patrons régionaux ou
parisiens sollicités pour faire expérimenter le
D.N.R.
Dans le cas du cardiologue
régional cité plus haut, je pense qu'il
connaissait trop les possibilités du D.N.R. Il
s'était en effet amusé à guérir une cinquantaine
de périarthrites scapulo-humérales en quelques
jours avec mon produit dans un stade
préliminaire. Mais il avait peur que le chimiste
régional lui portât ombrage et que le
cardiologue n'arrivât qu'en second.
Ce cardiologue laissa périr
inutilement au moins cinquante millions de
cardiaques à travers le monde pendant les vingt
ans qui suivirent.
Ma découverte, j'ose l'écrire,
était géniale, puisqu'elle était très simple :
le D.N.R. dérivait tout bonnement du sable.
J'avais tout simplement découvert une substance
pré-existante dans la nature et je l'avais
utilisée. Le D.N.R. était un composé
organosilicié dérivé du sable, que le Créateur
avait mis en grande abondance sur la terre. Les
dérivés carbonés étant à la base de la vie sur
la terre, il suffisait d'utiliser les
organosiliciés en thérapeutique.
Sur le plan littéraire, je
préciserai la situation des découvreurs en
France en 1965.
La langue française fait une
différence fondamentale entre la
découverte, qui consiste
à faire connaître un phénomène caché ou ignoré
(mais pré-existant) et l'invention, qui
est la création d'une nouveauté scientifique ou
technique due à l'esprit humain. Il est possible
de parler de la découverte d'une
substance (pas forcément d'un médicament) et de
l'invention du fil à couper le beurre,
voire du butyrosécateur électronique à
transistors.
Depuis longtemps, tout le monde
savait que celui qui inventait était un
inventeur, mais nul ne savait comment appeler
celui qui découvrait quelque chose. S'il
découvrait un porte-monnaie ou une grotte, il
était appelé " inventeur ". S'il
découvrait autre chose, il n'existait aucun
substantif pour le désigner.
A ce que je crois savoir, pour
qu'un mot devienne officiellement français, il
faut et il suffit qu'il ait été utilisé par cinq
écrivains contemporains en renom. C'est ainsi
que les mots con, bordel,
bistrot sont devenus français.
Vers 1964, Roland Dorgelès,
président de l'Académie Goncourt, que j'avais
guéri, avait utilisé le mot découvreur
dans son livre Le Marquis de la Dèche,
afin que le nom de découvreur pût
m'être attribué. Comme aucun autre littérateur
ne croyait utile d'employer ce mot, je me
décidai, en 1967, à écrire au Secrétaire
perpétuel de l'Académie des Lettres. Un
secrétaire me répondit dans les semaines qui
suivirent et m'informa qu'il allait faire
diligence.
Ses nombreuses activités ne lui
permirent vraisemblablement pas de donner une
suite favorable à ma demande.
Las d'attendre, je me permis de
reprendre mes démarches auprès de cette docte
assemblée en 1975. Une réponse me fut adressée
assez rapidement, m'informant que l'Académie des
Sciences allait être contactée pour lui
permettre de formuler une opinion sur la
question.
Depuis ses débuts, le Petit
dictionnaire Larousse n'avait jamais fait
figurer le mot découvreur dans ses
diverses éditions. Or, en décembre 1978,
j'appris - non par l'Académie Française, mais
par des joueurs de scrabble - que
découvreur figurait dans la dernière
édition du Petit Larousse. Le mot
découvreur était enfin français !
Le cardiologue qui torpilla le
D.N.R. ne faisait, lui, aucune différence entre
l'invention, la découverte et le
néant. |