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Je revins donc à Bordeaux et c'est
à ce moment que, par l'intermédiaire du docteur
Janet, je connus Roland Rager. Ce remarquable
cardiologue, esprit curieux, passionné de tout
ce qui est un peu abstrait, est avant tout un
enthousiaste de la recherche.
Du temps où il était étudiant
nouvellement marié, il lui arrivait de venir
déjeuner avec trois heures de retard : il
s'était attardé à mener à terme un travail qu'il
avait commencé. Dès qu'il connut le D.N.R., il
entreprit une expérimentation pour jeter les
fondements d'un traitement nouveau des maladies
cardio-vasculaires.
Il ne commença pas par la petite
porte, puisque ses travaux concernaient le
traitement des angines de poitrine, des
infarctus du myocarde et des artérites des
membres inférieurs. Ses premiers essais furent
de vrais triomphes ; ses espérances les plus
optimistes furent dépassées. Son mérite à
alléger la souffrance humaine dépassa de loin
celui des grands médecins qui, à Bordeaux comme
ailleurs, acceptaient sans sourciller chaque
année la mort de trois cent mille Français
cardiaques.
Sa première publication, qui
portait sur cinquante observations, fut
confirmée par des milliers d'autres résultats
favorables au cours des années qui
suivirent.
Telle n'était pas l'opinion de ses
confrères qui, pendant plus de quinze ans,
allaient le harceler, le vexer, le brimer.
Le même phénomène se produisit à
Toulouse et à Montpellier, où deux professeurs
de chimie qui voulaient faire expérimenter le
D.N.R. ne rencontrèrent que l'hostilité des
cardiologues de leur ville respective. Ils
rentrèrent chaque fois l'oreille basse,
traumatisés et quelquefois ensanglantés, aux
dires de leurs épouses.
Ces cardiologues provinciaux
auraient pu devenir des découvreurs honorant
leur université ; ils choisirent sans hésitation
aucune l'inaction et la neutralisation
temporaire du D.N.R. La lucidité, inspirée par
la médiocrité, les obligeait à ne pas aller
s'enliser dans des domaines peu sûrs et même
tabous : la préparation d'une retraite dorée est
un travail de longue haleine.
Ces faits peu glorieux surprirent
nos amis chimistes de Toulouse, Montpellier et
Marseille. Habitués à servir la science sans
arrière pensée, ils eurent beaucoup de
difficultés et de peine à essayer d'analyser
objectivement ces comportements.
Par la suite, certains de mes
confrères me dirent que je n'avais pas la
manière, que la psychologie n'était pas mon fort
et que j'étais moi-même le pire ennemi du
D.N.R.
Au printemps de l'année 1980, ils
se résolurent à aller voir leurs homologues
cardiologues. Mais leurs entrevues se soldèrent
comme les miennes par des échecs et des
catastrophes. A chaque fois, quatre spécialistes
de la cardiologie refusèrent toute
expérimentation sur un tel sujet tabou, pour
lequel les Russes et les Américains n'avaient
pas trouvé de solution.
Revenons au docteur Roland Rager,
ce géant de la science, ce savant naïf mais
génial qui, indifférent à la hargne et à la
grogne de ses collègues, utilisa l'ionocinèse,
récemment réactualisée par Jacques Janet en
gastro-entérologie, pour exploiter le D.N.R. en
cardiologie.
Nous avions montré que le D.N.R.
était un anion qui traversait très facilement
l'épiderme et le derme. Ce fut donc la méthode
de choix pour le traitement des angines de
poitrine et les infarctus du myocarde, pour
faire arriver le D.N.R. en quantité suffisante
sur les coronaires et leur donner une élasticité
quasi physiologique.
Ce mode d'administration locale se
révéla infiniment supérieur aux piqûres
intra-musculaire ou intra-veineuse. En effet,
les artères étant déficientes, l'irrigation est
mal assurée et les piqûres ne permettent pas
d'apporter le D.N.R. en quantité suffisante au
niveau des coronaires et des artérioles des
jambes pour permettre de rétablir une
circulation périphérique satisfaisante. C'est ce
qu'observa expérimen-talement Roland Rager.
Le traitement des angines de
poitrine, des infarctus du myocarde et des
artérites était constitué par une série de douze
à seize séances d'ionocinèse d'une demi-heure
chacune. L'intensité du courant appliqué variait
entre cinq et vingt-cinq milliampères.
Dans les deux premiers cas, les
électrocardiogrammes perturbés et même très
perturbés redevenaient progres-sivement normaux,
dans 60 % des cas pour les infractus et dans 90
% des cas pour les angines de poitrine. Pour les
artérites, les atroces douleurs nocturnes et
diurnes s'estompaient progressivement. Le sang
circulait peu à peu de manière quasi normale
dans les jambes grâce à la restauration de la
circulation périphérique. Le spectre de la
gangrène et de l'amputation des jambe
s'éloignait et les patients pouvaient
recommencer à marcher.
Le malheureux Roland Rager, homme
consciencieux et objectif, attaché à rapporter
les faits tels qu'il les observait, eut
l'outrecuidance de publier ces résultats. Les
tollés ne tardèrent pas à jaillir, nombreux et
drus. Ce n'étaient que des hors d'oeuvre à côté
de ce qui l'attendait dans un proche avenir.
Avec une apparente insouciance et
la sérénité de l'authentique savant, il accorda
des interviews remarquées aux journaux et à la
télévision.
La hargne médicale bordelaise
commença à se manifester. Les avertissements
commencèrent à fuser de toutes parts à l'adresse
de Roland Rager. Avec beaucoup d'adresse, ou
plus vraisemblablement avec l'aide la
Providence, il esquiva tous les coups, mais à
titre provisoire, il faut bien le préciser.
Contre toute attente, une
éclaircie parut se manifester du côté de Paris :
en 1967, Roland Rager se vit décerner par
l'Académie de Médecine le prix J.
Lévy-Bricker, une distinction enviée
destinée à récompenser ses travaux sur
l'utilisation du D.N.R. en thérapeutique
humaine.
Cette satisfaction faillit
pourtant être ternie de manière regrettable.
Que se passa-t-il ?
Vers 1964, un laboratoire
pharmaceutique qui commençait à s'intéresser à
la commercialisation du D.N.R. fit effectuer des
études sur le traitement de l'athérome
expérimental chez le lapin, pour essayer de
donner un fondement pharmacodynamique aux
travaux de Rager. Ce fut un institut bordelais
de microscopie électronique dépendant de la
faculté des sciences qui mena cette étude à
bien.
Je tiens à préciser que ce ne fut
pas un laboratoire de la faculté de médecine qui
effectua ce travail. En effet, tous les services
et instituts français travaillant de près ou de
loin sur les maladies cardio-vasculaires nous
refoulèrent systématiquement sans la moindre
hésitation, quels que soient les crédits
proposés pour entreprendre le travail.
L'étude sur le traitement de
l'athérome expérimental sur le lapin dura plus
de deux ans. Ce fut donc un travail très soigné.
L'étude portait en particulier sur l'examen au
microscope électronique des coupes histologiques
de l'aorte des lapins traités et non traités au
D.N.R. Plus de mille photographies furent ainsi
prises au microscope électronique.
Ce travail original montra, de
manière magistrale, lumineuse et sans appel, les
rôles préventif et curatif du D.N.R. sur
l'athérome. Ceci complétait, de manière
triomphale, les résultats brillants obtenus par
Roland Rager chez l'homme, lors du traitement
des angines de poitrine, de l'infarctus du
myocarde et de l'artérite des membres
inférieurs.
Mais Roland Rager avait glissé
dans son dossier, pour concourir au prix J.
Lévy-Bricker, une photographie non publiée
du travail précédent.
Après l'attribution de la
distinction, cette photographie fut portée à la
connaissance de l'institut auteur du travail, à
la suite de démarches dénuées de délicatesse.
Certains membres de l'institut se fâchèrent, le
directeur en tête. Ils allèrent jusqu'à dire que
leur institut avait été pillé. L'intérêt
scientifique de la découverte du D.N.R. et de
ses applications en cardiologie furent éclipsés
par ce pseudo pillage. Il fut question de
rédiger une demande pour faire annuler
l'attribution du prix à Roland Rager.
Une mise au point brève mais
explicite fut nécessaire. Roland Rager demanda
par écrit au directeur de l'institut s'il était
anormal que l'Académie de Médecine pût avoir en
main des documents que toutes les esthéticiennes
de France et des Etats-Unis possédaient depuis
deux ou trois ans. En effet, un dépliant
publicitaire destiné à ces dernières, rédigé en
français et en anglais, avait été diffusé à des
centaines d'exemplaires depuis des années.
Le directeur de l'institut, les
yeux révulsés et le nez en drapeau, dut convenir
qu'il n'y avait là aucune anomalie. L'incident
était clos. Une fois de plus, la Science n'avait
pas vécu de grands moments.
Roland Rager, dont les mérites
commençaient à être reconnus par l'Académie de
Médecine, pouvait en toute modestie aspirer au
prix Nobel, car les travaux sur l'homme
étaient confirmés après ceux effectués sur le
lapin.
A peu près à cette époque, il fit
éditer un livre de quatre cents pages,
L'infarctus ne tue pas, dans lequel il
faisait une mise au point à l'adresse du grand
public. Il consacrait quelques pages au D.N.R.,
et montrait les avantages de cette thérapeutique
originale et efficace.
Peu après, une attaque en règle
fut déclenchée par un cardiologue bordelais et
savamment orchestrée à l'échelle nationale. Mon
ami reçut donc de l'Ordre des médecins un blâme
sévère. Il ne lui était nullement fait grief
d'avoir trouvé un moyen efficace de lutter
contre l'infarctus, mais d'avoir fait de la
publicité sur sa personne. Ce coup bas,
difficile à qualifier, même avec une langue
riche comme la langue française, incita la
victime à réagir. Il porta l'affaire devant le
Conseil d'Etat. Après une longue instruction, ce
dernier lui donna raison, déclarant nulle
l'initiative du chef de service hospitalier
bordelais qui avait demandé le blâme.
Peu après, le plaignant devenu
retraité passait de vie à trépas, victime d'un
infarctus. Ses collègues déclarèrent qu'il avait
mauvais caractère et qu'il était
insociable. |