|
Faut-il considérer comme un
premier pas dans la science mes premières
expériences de prestidigitation ? Peut-être, car
l'habileté manuelle n'est pas inutile dans un
laboratoire encombré d'éprouvettes.
J'avais commencé à dix ans à
l'école Francin de Bordeaux, et je récidivai
après l'obtention de mes diplômes
universitaires. Bien que mes publics fussent
très variés, j'avais l'impression d'abuser de la
sollicitude de certains de mes fidèles.
Ils prétendaient que mon élocution
était bonne, que les raffinements de la langue
nationale ne m'étaient pas étrangers et que je
faisais honneur à l'esprit français.
Ces propos élogieux me comblaient
d'aise, mais j'éprouvais quelques scrupules à
abuser de leur courtoisie.
Ils ne m'empêchèrent pas de porter
mon savoir-faire à l'étranger. Comme j'avais
souvent l'occasion de participer à des congrès
internationaux et que ma connaissance de
l'anglais universellement employé n'était que
sommaire, j'en tirais argument pour reprendre
mes exercices.
La vérité m'oblige à dire qu'à
New-York, Moscou et ailleurs, j'obtins, après
Paris et Bordeaux, de nombreux succès. Il est
vrai que je présentais ces numéros, à peu près
toujours les mêmes, à la fin des banquets
officiels, au moment du dessert : les
congressistes n'avaient plus les tomates des
hors-d'oeuvre à jeter sur l'artiste et
l'euphorie procurée par les boissons les
empêchaient d'être trop attentifs aux défauts de
la prestation.
A l'issue d'une soirée mondaine et
travestie dont le thème était " le cirque ",
chacun présentait, en costume adapté, quelque
démonstration artistique. Pour moi, ce fut la
prestidigitation.
Il faut préciser qu'en ce domaine
il existe deux spécialités: la prestidigitation
fondée sur la manipulation, qui demande beaucoup
de dextérité et de travail, et celle qui
fonctionne grâce aux " trucs " ; c'est cette
dernière que j'avais choisie.
Il suffit d'attirer l'attention
des spectateurs sur des détails inutiles pendant
que vous réalisez vos manipulations. Ceci est
plus facile avec des gens ayant plus d'un gramme
d'alcool dans le sang qu'avec des personnes à
jeun ou des enfants. Ceux-ci furent toujours les
plus enthousiastes au cours de premières
communions, de mariages ou de fêtes. Mais ils
furent les plus exigeants, d'autant plus qu'ils
se groupaient en cercle autour de moi, le plus
près possible de surcroît. J'avais beau avoir
acquis une grande expérience, j'avoue que
j'éprouvais souvent beaucoup de difficultés à
effectuer mes tours avec ces spectateurs lucides
et attentifs. En effet, comme ils étaient très
près, mes supercheries leur échappaient
difficilement.
Avec des adultes souvent en train
de somnoler, la tâche était plus aisée.
Amené à opérer loin de Bordeaux,
j'emportais tout mon matériel et avais fait
l'acquisition d'un chapeau claque, tant j'avais
éprouvé de difficultés à obtenir des récipients
convenables, à Moscou en particulier.
J'avais éliminé le tour des
anneaux, car j'avais tendance à le manquer après
avoir profité des boissons alcoolisées au cours
des banquets. Toutes mes prestations ne furent
pas des triomphes, en particulier lorsque je
voulais donner mon spectacle devant des
personnes repues, dans la position debout.
J'ai souvenance d'un échec
retentissant au cours d'un mariage. Dans une
salle mal sonorisée étaient réunies deux ou
trois cents personnes qui ne me connaissaient
guère. Non seulement elles n'entendaient rien
mais, étant debout, elles assimilaient mal le
champagne et les liqueurs qui leur avaient été
dispensés de manière trop généreuse. En dix
minutes, elles eurent regagné leurs tables
respectives pour digérer à l'aise. Seuls étaient
restés une vingtaine de mes amis, navrés pour
moi de ce désintéressement général. Je n'en fus
cependant pas vexé le moins du monde. Toutefois
ceci me servit d'enseignement : dès ce moment je
n'opérai plus que devant un public
confortablement assis. Il pouvait ainsi profiter
du repas qui lui était servi et j'avais
l'impression que les spectateurs s'étaient
intéressés à mon spectacle puisqu'ils n'avaient
pas quitté leur place.
Je continuais à jouer en France et
à l'étranger, à l'occasion de mariages, de
banquets d'amicales ou de congrès
internationaux. Un académicien d'un très grand
pays que je rencontrais fréquemment me confia
même un jour qu'il appréciait mes communications
scientifiques qu'il trouvait toujours
brillantes, mais qu'il suivait avec un intérêt
au moins égal mes spectacles de
prestidigitation. Etait-il sincère ou
ironisait-il ? Je ne sais. Il est vrai que le
D.N.R., dont je parlerai plus loin, lui avait
servi pour rétablir une santé chancelante.
C'était peut-être une manière délicate de me
témoigner sa reconnaissance. En tout cas, elle
était originale, car personne ne l'a réutilisée
à mon égard.
Au cours de mes études à la
faculté des sciences, comme pendant mon enfance,
rien ne me permettait de penser que je
deviendrais un jour idéaliste, défenseur
passionné d'une cause. Je suivais les cours de
la manière la plus banale du monde. Parmi mes
collègues et amis, je n'étais pratiquement
jamais le premier et n'avais pas grand-chose à
leur suggérer d'original pour guider leurs
activités ou leurs loisirs.
Apparemment, mon comportement
changea lorsque j'entrepris des recherches à
l'université. Je logeais à la Cité
universitaire, rue de Budos. Edouard Douat qui,
après avoir édité un journal clandestin sous
l'occupation, était devenu le directeur de
L'Escholier, organe des étudiants
bordelais, me sollicita pour écrire dans son
périodique. Il me fallut donc faire des
reportages. Je publiai mon invention : La
Vaginette.
Au laboratoire, la vie était
également trépidante : l'élément féminin nous
astreignait à une vie mondaine active. Mes
collègues de laboratoire me suggérèrent de jeter
les fondements de la nouvelle philosophie : le
Panzizitisme. Ce fut un succès, voire un
triomphe, parmi le cercle étroit de mes amis et
de tous les pensionnaires de la cité
universitaire. L'Escholier, où
j'exposais ma doctrine, décupla mon
audience.
Qu'était-ce que le Panzizitisme
?
Avec un ami de laboratoire, Jean
Pouydebat, nous avions l'habitude d'employer les
mots zizi et zinzin et de leur
donner une multitude de sens dans notre
conversation : c'est ainsi que furent établis
les fondements de la nouvelle philosophie.
Publiée dans L'Escholier,
elle en fit sourire plus d'un, rue de Budos,
mais il n'y avait là que trois cents
pensionnaires. Tous les mois un nouveau numéro
paraissait, mais personne ne pensait à devenir
Peigne-Zizi.
Les principes de cette philosophie
d'avant-garde à mes yeux furent rapportés dans
L'Escholier à peu près de la manière
suivante :
Le PANZIZITISME
Par le Panzizitisme, j'ai
voulu transposer dans le domaine moral et
spirituel des méthodes de travail qui ont fait
leurs preuves dans la science et dans
l'industrie ; je veux parler de la normalisation
et de la standardisation, qui sont des
rationalisations de méthodes de
travail.
Le Panzizitisme est donc à la
fois une philosophie et un mouvement ayant à sa
tête un Zizipage constitué de trois Make-Zizi,
dont l'auteur fait partie, et qui se propose de
conseiller et de diriger ses autres adhérents,
qui ne sont que des Peigne-Zizi.
Je vous rappelerai en deux
mots et sur un exemple en quoi consiste le
Panzizitisme :
Supposez qu'au milieu d'une
phrase, au milieu d'une période brillante, un
individu ait une défaillance de mémoire, l'oubli
fâcheux d'un terme technique ou d'un nom propre
; aussitôt, il s'arrête de parler en se frappant
le front et la foule espiègle devient hilare,
voire goguenarde. Mais s'il glisse à ce moment
le mot " zizi ", la phrase devient claire,
harmonieuse, voire musicale.
Les avantages du Panzizitisme
sont immédiats :
1.- Il permet de donner à tous
la faculté d'élocution d'une manière bien
simple. Ceux qui ne savent pas dire " fève "
disent " zizi ", et ceux qui bafouillent
deviennent rois.
2.- Une sélection naturelle
s'opère ainsi parmi les Peigne-Zizi qui
réussissent, avec un minimum de termes, à saisir
le concept de toute phrase, de toute idée même.
L'intelligence triomphe enfin !
3.- Sur un plan plus général,
l'Espéranto est éclipsé. Finis les mots à
racines barbares et à consonnances bizarres ;
tout le monde ne veut plus que zizifier, partout
et toujours, les peuples s'entendent, ne se
haïssent plus, et la paix est sauvée.
4.- Ce sera encore par le
Panzizitisme que se réalisera la Grande Société,
cette Grande Société qui hanta les rêves du
Sinanthrope et de l'homme de Cromagnon et qui
obsède toujours les Martiens ainsi que votre
humble serviteur.
L'Homo Zizinus, loin des
querelles partisanes et sectaires, auréolé de
bonheur zizique, aura enfin trouvé la félicité,
avec un seul mot sur les lèvres et dans le coeur
: le mot " zizi " !
Grâce aux Grandes Vestales
panzizitiennes, l'astre Zizi resplendira d'un
éclat toujours plus vif, pendant que couleront
en permanence des breuvages zizifiants et que,
dans l'atmosphère vaporeuse embaumée des
senteurs les plus subtiles, évolueront des
petits zizi lutineux...
5.- Les sciences progressent,
tout se normalise et se simplifie.
a. En chimie, ne parlons plus
d'oxygène, d'hydrogène, de transuraniens, mais
plutôt de réactions zizigènes qui donnent des
zizi liquides, des zizi solides et des zizi
gazeux. La méthode est simple, tout le monde
comprend.
b. En médecine, plus de
diagnostics douteux et de thérapeutiques
hasardeuses, mais dès que vous avez le zizi de
travers, mettez du D.N.R. et dites "
Crac-Philibert ".
6.- Un compromis intervient
entre les coprolaliques et les
anticoprolaliques, j'entends entre ceux qui sont
pour et ceux qui sont contre l'emploi de
vocables orduriers pour illustrer leur langage.
Dorénavant, le mot " zizi " remplacera le mot "
Justin " dans l'expression " Fils de Justin "
ainsi, bien entendu, que dans toutes les
variantes que l'on peut imaginer en remplaçant
la première lettre du mot " justin ".
7.- Sus aux chansonnettes yéyé
ponctuées de " oyé ! ". Sus aux stances à Sophie
pour fillettes délurées et étudiants
emboutonnés. Entonnons tous, comme les angelots
joufflus, des hymnes pleins d'esprit et de
mélodie, je veux parler des hymnes
zizi.
8.- Ne banalisons plus notre
langage avec des clichés tels que " la mer est
belle ", " les coquillages sont jolis ", "elle
est accorte la vahiné ", mais disons plutôt "
zizi " ; ce sera plus simple et mieux dit, comme
à Tahiti.
Nombreux sont encore les
avantages du Panzizitisme ; mais arrière les
préjugés fâcheux et les barrières factices :
nous ne voulons pas, en particulier, que ce soit
pour une question d'âge que l'on ne puisse
devenir Peigne-Zizi, car il est aussi naturel
que le vert centenaire, au lieu de dire "gaga ",
dise " zizi " et que le jeune nourrisson, au
lieu de dire " papa ", dise " zizi ".
Par conséquent, deviendra
Peigne-Zizi celui qui pourra zizifier d'une
manière zizitive et non
antizizitivement.
N.B. : Le grand
argentier, Mistral Zizi Faugère, tient à
préciser que le paiement des cotisations est
facultatif, mais que tout nouvel adhérent se
verra remettre sur-le-champ non point un
vulgaire porte-clé ou un simple badge, mais un
magnifique petit zizi enveloppé dans une feuille
de persil.
Les choses en seraient restées là
et le Panzizitisme se serait peut-être éteint si
je n'avais pas participé aux banquets de fin
d'année de l'Ecole de chimie de Bordeaux et de
quelques autres associations para-scientifiques.
Après le discours de clôture du président, il
était de coutume de se séparer poliment.
Or, une année où les libations
avaient peut-être été plus nombreuses qu'à
l'accoutumée, l'assistance, sur l'Air des
lampions, me demanda un laïus. En une
dizaine de minutes j'expliquai que je ne pouvais
pas chanter pour ne pas faire hurler mes amis et
que je ne savais pas raconter d'histoires
drôles. Je terminai mes propos en exposant ma
nouvelle philosophie. Ce fut un franc succès. La
teneur en alcool du sang de mes collègues
explique peut-être en grande partie les
applaudissements nourris qui saluèrent mon
exposé.
Un peu grisé par ce succès
inattendu, je leur expliquai ce qu'était la
Vaginette. Cet instrument de musique,
qui ressemblait à la varinette(1),
n'avait rien d'érotique. Fabriqué en bois des
îles, muni d'un orifice central et de deux
membranes latérales, il donnait les sons
harmonieux du violon, du violoncelle, du
tambour, du cor de chasse et de la grosse
caisse. Il avait d'ailleurs été utilisé dans
cent dix sept pays, y compris les protectorats
français. Je fus également applaudi très
frénétiquement.
Désormais, toutes les fois que
j'assistais à un banquet, au moment où les
libations trop abondantes poussent à la
somnolence, mes amis, implacables, me
demandaient toujours l'exposé sur le
Panzizitisme. Certains d'entre eux l'avaient
entendu de si nombreuses fois qu'ils
connaissaient le texte mieux que moi.
A la Cité universitaire, avec mon
ami Edouard Douat, nous essayâmes également de
participer à la gestion de cet établissement.
Tous les ans, en effet, avaient lieu les
élections du C.O.C.U. (Comité
d'Organisation de la Cité
Universitaire).
Les étudiants, ou du moins ceux
qui s'intéressaient à la gestion, venaient
déposer leurs bulletins de vote dans une urne de
fabrication sommaire.
Cette année-là, un petit groupe
d'étudiants, parmi lesquels je figurais aux
côtés d'Edouard Douat, décida de former une
liste pour bouter hors du C.O.C.U. les
anciens gestionnaires.
Nous avions un plan bien structuré
et des propositions nettement formulées :
1°) L'heure était grave,
puisque l'horloge ne sonnait plus.
En effet, la Cité universitaire
possédait une horloge magnifique qui, depuis de
nombreuses semaines, présentait plus que des
signes de faiblesse. Les essais de remise en
état avaient été vains et une partie de la vie
de la Cité s'en trouvait perturbée.
2°) Nous voulions de la
lumière dans les esprits et dans les
vespasiennes.
Car, depuis quelque temps, les
édicules étaient plongés dans l'obscurité le
soir, soit parce que les services d'entretien
étaient déficients, soit parce que certains
pensionnaires indélicats s'approvisionnaient de
manière arbitraire dans ces lieux secrets pour
remplacer leurs ampoules électriques hors
d'usage.
3°) Point tranchant de la
question : nous n'avions plus de
couteaux.
Tout simplement parce que,
quelques semaines avant les élections, un
repasseur de couteaux était venu proposer ses
services à l'économe de la Cité.
Ce dernier, trouvant la
proposition propice, confia les sept cents
couteaux de l'établissement à ce spécialiste
providentiel. Comme cette journée était
ensoleillée et que l'ombre des arbres se
projetait rue de Budos, à l'extérieur de la
grande grille, le repasseur de couteaux
prétendit vouloir profiter de l'ombre pour mieux
effectuer son travail et quitta l'enceinte de la
Cité universitaire.
Nul ne sut quel fut son emploi du
temps pendant les heures qui suivirent. Ce qui
est sûr, c'est qu'au repas du soir les
pensionnaires n'avaient plus de couteaux pour
couper leur viande.
Il fut possible à la direction,
bien plus tard, de récupérer la majeure partie
des couteaux à Mériadeck qui, à cette époque,
était en particulier un marché aux puces. Il
était facile d'identifier les couteaux, puisque
l'inscription Cité Universitaire était
gravée sur chaque manche.
Au moment des élections, nous
n'avions pas récupéré nos couteaux, et le sujet
était d'actualité.
Après une semaine d'intense
campagne électorale haute en couleurs, notre
liste semblait gagnante d'après les sondages
effectués auprès des pensionnaires. Il n'y avait
aucune passion dans nos propos ni nos attitudes,
nous voulions avant tout faire triompher le
folklore estudiantin. Nous nous amusions donc
bien au cours des réunions pré-électorales et
nous ne nous prenions d'ailleurs pas assez au
sérieux. C'était la première fois qu'une
deuxième liste se présentait.
Le bureau de vote étant sommaire,
l'isoloir était symbolique et il n'y avait pas
même de liste officielle des pensionnaires. On
pointait vaguement les gens qui se présentaient
sur une feuille blanche.
Le président sortant qui préparait
le métier d'avocat tenait absolument à obtenir
un second mandat au C.O.C.U. Plus
motivé que nous pour exercer le pouvoir coûte
que coûte, il n'hésita pas à matérialiser l'urne
par une boîte à biscuits sans fond.
Toutes les fois qu'un électeur
présumé favorable à notre liste se présentait,
il n'hésitait pas à glisser par dessous deux
bulletins pour sa liste. Même dans ces
conditions, il gagna de justesse et se fit huer
par la foule citadine.
Nous ne fûmes pas vindicatifs et
ne fîmes pas recom-mencer la consultation
électorale, tant nous étions satisfaits de nous
être bien amusés lors de la semaine qui précéda
cette mascarade électorale. Nous fûmes toutefois
un peu choqués par la suite d'apprendre que le
nouveau président du C.O.C.U. avait
fait imprimer des cartes de visite faisant
mention de ses nouvelles attributions.
A la belle saison, il arrivait
souvent de voir naître des distractions
nouvelles, pas forcément spirituelles ni de bon
goût. Je me souviens d'un pensionnaire qui, vêtu
d'un imperméable robuste et d'un chapeau à
larges bords, se mettait contre le mur du bloc
n° 3 et, le plus naturellement du monde,
demandait du feu pour allumer une cigarette à
l'étudiant anonyme qui arpentait les allées de
la Cité universitaire.
Souvent, avec une spontanéité qui
aurait dû l'honorer, le sus-dit étudiant faisait
un crochet pour s'approcher du bloc n°3 et
rendre service à ce fumeur apparemment démuni.
Lorsqu'il était très près de notre ami bien
équipé pour la pluie, des comparses espiègles
déversaient du premier, du deuxième et parfois
du troisième étage des casseroles, des bassines,
voire des seaux pleins d'eau.
D'une manière générale, les
passants ne se laissaient prendre qu'une fois.
Il fallait parfois attendre quelque temps, mais
les occasions n'étaient pas exceptionnelles.
Parfois, la cible des
pensionnaires était le veilleur de nuit qui
avait la tâche difficile de mettre un peu
d'ordre dans les chahuts organisés ou improvisés
qui entraînaient beaucoup de vacarme dans une
heure avancée de la nuit.
Il arrivait souvent que le
malheureux veilleur se fasse invectiver des
fenêtres par plus de deux cents étudiants en
même temps.
Des poches en plastique remplies
d'eau étaient jetées sur son passage. Une fois
même un pavé était tombé derrière lui (à une
dizaine de mètres) et le lanceur, dans un
silence recherché, s'était écrié " Merde !
Je l'ai loupé ! ".
Le même veilleur de nuit se
plaignant d'attraper des rhumes à la suite de
nombreuses aspersions d'eau froide, quelques
étudiants saisis de pitié se chargèrent de faire
interdire ce type de manifestations, sauf si
l'eau expédiée sur la tête du veilleur avait été
préalablement tiédie pour tenir compte de la
santé délicate de ce serviteur dévoué de la Cité
universitaire.
La vie estudiantine avait donc
quelques aspects attrayants et j'en ai gardé un
bon souvenir
En même temps qu'à la musique et à
la philosophie, je m'intéressais à cette époque
à l'astrologie. J'appliquais les données de
cette connaissance, pour ne pas dire de cette
science, à la loterie nationale.
Après de longs calculs, j'eus la
surprise de constater, à un tirage de Pâques,
que mon billet avait cinq des six chiffres du
billet gagnant le gros lot. Ensuite mes billets
ressemblèrent à ceux qui gagnaient. Enfin, je me
rapprochai à huit reprises des gros lots. "
Vous avez fait un pacte avec le diable ! "
me disait monsieur Calas. " Pas de chance !
" remarquait souvent mon pauvre père. Et je
perdais allègrement chaque semaine.
J'établissais l'horoscope des gens de mon
entourage et leur faisais prendre des billets à
mes frais à leurs heures astrologiquement
favorables.
Ce système ne déplaisait pas à mes
nombreux coacteurs. Aucun litige ne survint
entre nous, puisque nous perdîmes
systématiquement. Si nous avions gagné des
sommes importantes, peut-être que des
contestations seraient survenues. L'occasion ne
se présenta jamais. Bien que je n'eusse aucune
contestation avec mes joueurs, je fus
personnellement l'objet d'une aventure
désagréable avec un vendeur de billets de
loterie nationale.
Ayant noté sur les cahiers
astrologiques qu'une configuration astrale
semblait devoir m'être favorable un soir à 23 h
45, je demandai à ce vendeur, que je connaissais
de longue date, de bien vouloir me vendre un
billet à cette heure-là :
- Je veux bien, dit-il,
puisque je vais au cinéma ce soir.
Pour ne pas être en retard,
j'arrivai au point de vente situé près de
l'enceinte de l'ancienne faculté des sciences
vers 23 h 15. C'était une froide soirée d'hiver,
un vent glacial s'engouffrait dans le cours
Pasteur et je me souviens que ma canadienne
courte cette année-là, pour satisfaire à la
mode, me protégeait mal de la bise. La première
demi-heure fut pénible. Je me protégeais tant
bien que mal du vent glacial dans l'encoignure
des portes. Mais il me fallut attendre au moins
une demi-heure de plus, puisque le séance de
cinéma avait dû se prolonger plus longtemps que
prévu.
Vers 0 h 15, je vis arriver cinq
ou six jeunes gens bruyants qui se faisaient
remarquer par leur tapage. Comme le groupe
s'approchait de moi, je reconnus mon vendeur. Je
pensais que sa présence dans ce groupe était une
simple coïncidence. Profonde était mon
ignorance. Il me salua froidement. Il ouvrit la
porte de son magasin, fit entrer le groupe
bruyant et me fit signe d'en faire autant. Dès
que je pénétrai, il se fit un silence glacial...
Il me demanda si je voulais toujours un billet
de loterie nationale. Je répondis par
l'affirmative. Sur le comptoir, il y avait en
tout et pour tout trois billets entiers dont les
numéros avaient dû être soigneusement relevés et
deux révolvers de gros calibre répartis de part
et d'autre des billets. Le premier était à
portée du vendeur et le second près de l'un de
ses amis de la soirée. Pendant ce temps, les
autres comparses derrière moi regardaient avec
attention tous mes faits et gestes. Après avoir
acquitté mes dettes sans remercier, je partis
dans la nuit froide.
Je perdis une fois de plus et ne
fis jamais plus d'achat de billet de loterie
nationale ni plus tard de ticket de loto dans
cet établissement.
Au cours des nombreuses années qui
suivirent, je ne gagnai jamais un lot important.
Je ne fus que très rarement remboursé et
pourtant j'avais au moins une chance sur dix de
l'être. Pour obtenir le gros lot, j'avais une
chance sur six cent mille et, au loto, une
chance sur quatorze millions.
Tout cela, d'un point de vue
strictement scientifique, n'était pas encore
d'un niveau élevé. Lorsque je modifiai le sujet
de mes recherches et que je synthétisai des
acides gras siliciés, les résultats furent plus
sérieux.
En effet, je fus rapidement
récompensé par un prix honorable à l'échelle
nationale : le prix Raymond Berr. Voici
les circonstances qui précédèrent et
accompagnèrent cet évènement.
Monsieur Raymond Quelet, mon
premier maître, très méthodique, très modeste,
mais vaillant serviteur et défenseur de la
science, partit à Paris comme professeur de
chimie organique. Ce fut monsieur J. Allard qui
assura l'intérim l'année suivante. Je consacrais
mes activités à une étude sur les soap-stocks,
sous-produits de l'huilerie. Mes travaux pour
leur revalorisation ne furent pas déterminants,
il faut bien le dire.
En octobre 1948, arriva au
laboratoire un jeune professeur originaire de
Montpellier, venant de Toulouse. R. Calas était
jovial, et voulait aller de l'avant. Il me
laissa tranquillement terminer ce travail, puis,
sur les suggestions de l'Institut parisien des
Corps gras, j'entrepris la revalorisation des
distillats d'huile de palmiste. Je trouvai un
moyen simple d'extraire facilement la
méthylnonylcétone, produit utilisé en
parfumerie. Mais comme la méthylnonylcétone
était extraite d'une plante, la rue couvrait
largement les besoins du marché, et les tonnes
supplé-mentaires que pouvait apporter mon
nouveau procédé furent très mal vues par nos
protecteurs scientifiques parisiens. Une fois de
plus, mes modestes découvertes ne pouvaient
encore servir ni la Science, ni l'Humanité.
Je dus donc interrompre
brutalement ces nouvelles recherches peut-être
riches de promesses sur le plan technologique
mais superflues au point de vue économique.
Cet incident de parcours allait me
permettre d'orienter mes recherches pour de très
nombreuses années vers la chimie
organosilicique.
Car, au mois de janvier 1955,
après de nombreuses hésitations, nous décidâmes
avec monsieur Calas de poser notre candidature
pour l'obtention du prix Raymond Berr.
Ce prix récompensait la meilleure découverte
française consécutive à des travaux entrepris
depuis moins de cinq ans.
Or, ô stupéfaction, fait
exceptionnel dans les annales, le prix Raymond
Berr nous fut décerné dès le premier tour avec
85 % des suffrages. Nos concurrents malheureux
avaient dû choisir des sujets trop classiques.
Nous avions eu sans doute la bonne fortune
d'attirer l'attention du jury sur les
possibilités réelles des composés organosiliciés
et les développements prometteurs de ces
nouveaux dérivés qui remplaceraient les
silicones.
Je fus amené à aller à Paris en
mai 1956 pour recevoir le prix et toucher le
chèque qui était de cinq cent mille anciens
francs. A l'époque, cette somme était
coquette.
A Paris, je fus chaudement
félicité par quelques amis bordelais, présents
fortuitement à cette remise de prix, ainsi que
par le bureau de la Société chimique de France,
qui organisait cette manifestation ; je fus
également congratulé par quelques académiciens
présents dans la salle.
Spontanément, je proposai à
l'assistance quelques boissons gazeuses
rafraîchissantes ; le refus fut courtois. Dans
un deuxième temps, je suggérai de consommer de
la bière, la réponse fut encore négative.
Toutefois, ce refus, plus nuancé, me fit penser
à proposer du champagne. Cette dernière
proposition déchaîna l'enthousiasme parmi mes
admirateurs. Ils étaient nombreux et assoiffés
et le champagne de qualité n'était pas donné. La
première ponction sur le chèque afférant à notre
prix fut donc sévère.
Ce n'était rien comparé à ce qui
nous attendait à Bordeaux. Là encore, beaucoup
d'admirateurs, beaucoup de connaisseurs en
champagne et en fines gâteries.
Une bonne partie de l'élite de la
faculté des Sciences fut conviée pour cet
évènement au Chapon Fin, le restaurant en renom
de Bordeaux à cette époque.
La Société chimique, avec comme
président monsieur Marzat, organisa à cette
occasion un banquet dans le cellier de la
Mission Haut-Brion. Ces diverses manifestations
de sympathie, certes honorifiques pour les
lauréats, étaient également onéreuses pour les
susdits.
Il m'a toujours été difficile de
saisir la différence exacte entre les dépenses
et les fausses dépenses. Il semblerait que ce
serait ces dernières qui devraient être le plus
facilement compressibles. Expérimentalement, je
n'ai jamais observé qu'il en fût ainsi.
Le prix ne parvint pas, hélas, à
couvrir toutes les dépenses !!! Mais ceci n'est
qu'un aspect mineur de la question.
La chimie organosilicique
naissante avait triomphé. L'université de
Bordeaux avait montré qu'elle existait et que le
sable pouvait être autre chose que les belles
plages des vacances. Il était devenu clair
qu'après l'ère de la pierre taillée, l'ère du
fer et l'ère des matières plastiques, commençait
enfin l'ère des composés organosiliciés.
Ces considérations glorieuses
mises à part, les premières bavurent se
manifestèrent rapidement.
Le maire de Barsac, monsieur
Bernadet, ayant incidem-ment appris
l'attribution flatteuse qui m'avait été faite de
ce prix, me proposa de me recevoir
solennellement à l'hôtel de ville de Barsac.
Rouge d'émotion, je refusai dans
un premier temps. Il me fit courtoisement
remarquer que je ne pouvais pas refuser cette
réception, puisque l'année précédente, Sitek,
cycliste barsacais qui avait participé au Tour
de France, avait accepté. Ce valeureux coureur
était arrivé avant-dernier au Parc des Princes.
En effet, l'Anglais qui était derrière lui au
classement général voulait absolument effectuer
le tour d'honneur comme dernier du Tour de
France après la dernière étape. Sitek n'avait
donc pu terminer l'épreuve qu'avant-dernier.
Au début du mois de janvier 1957,
le conseil municipal de Barsac au grand complet,
entouré des enfants des écoles, me reçut donc à
la mairie. Il faut préciser que monsieur
Bernadet n'avait convié que les plus âgés des
enfants ; vraisemblablement pour éviter que,
chez les plus jeunes, l'envie de satisfaire des
besoins aussi pressants que naturels ne crée la
foire permanente au cours de cette cérémonie
intime.
Monsieur le maire tint à mon
adresse des propos élogieux et flatteurs qui me
comblèrent d'aise. Il me cita en exemple aux
jeunes présents autour de moi ; j'étais heureux,
voire fier.
A mon tour, je me levai, je
remerciai monsieur Bernadet et demandai aux
jeunes barsacais de reprendre mon flambeau, les
assurant que la recherche d'aujourd'hui était le
plus sûr garant du progrès de demain. Le conseil
municipal m'offrit ensuite un porte-document
fantaisie très élégant. Un vin d'honneur
suivit.
Cette cérémonie communale semblait
terminée, lorsque le journaliste mandaté par un
journal régional vint prendre une photographie
de cette aimable manifestation.
Le lendemain, photo à l'appui, un
compte rendu succinct parut dans la rubrique
locale. Comme il fallait le prévoir, un autre
journaliste, attaché à la direction, vint
ensuite m'interviewer. Je tins peut-être des
propos un peu trop lyriques sur l'avenir des
composés organosiliciés et sur les travaux
effectivement réalisés à ce jour au laboratoire.
De plus, j'avais omis de demander au journaliste
de me montrer le texte de l'article avant sa
parution.
Deux jours après, un article à
sensation avec une entête barrant toute la
troisième page parut dans le journal : " Un
chimiste bordelais veut revaloriser le sable des
Landes."
Le style de l'article était de la
même mouture. Dans la dernière phrase, les
souhaits les plus vifs étaient formulés pour que
le prix Nobel vint récompenser des
travaux aussi prometteurs.
Le Doyen Brus reçut aussitôt des
appels téléphoniques de semonce de nombreux
industriels de la région bordelaise. Ils
disaient en substance " qu'il était
inadmissible de vouloir revaloriser la sable des
Landes avant d'avoir revalorisé la résine des
pins ".
Il faut rappeler que le Doyen
Brus, lors de mon entrée à l'Ecole de chimie,
m'avait conseillé de faire autre chose que de la
recherche en chimie. Il me fit savoir
incidemment que vouloir obtenir le prix
Nobel par le seul fait que j'avais obtenu
un petit prix français tirait sur la
fanfaronnade. A Bordeaux, personne, pas même le
grand Dupont, qu'il avait remplacé après son
départ à Paris, ne l'avait obtenu. Mes chances
de lancer cette mode à Bordeaux (comme à
Berckeley où déjà quinze prix Nobel
avaient été décernés) étaient vraiment
minimes.
J'acquiescai avec politesse.
Néanmoins, je retins comme très valable son
conseil de toujours demander aux journalistes de
relire les articles me concernant avant parution
dans la grande presse.
Les mois de janvier, février et
mars 1957 furent franchement pénibles pour moi.
Je me sentais traumatisé de m'être laissé
déborder par quelques journalistes trop avides
de sensationnel.
(1)
J'avoue avoir cherché partout une définition ou
une description de la varinette, mais
ne rien avoir trouvé... Peut-être s'agit-il tout
simplement d'une faute de frappe du mot
clarinette ? (ND
LLR |