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ENCOURAGEMENTS
C'est bien connu : rien n'est plus
glissant que les marches d'un commissariat. On
sait qu'il s'y produit parfois des chutes
mortelles.
C'est ce que je me dis ce
matin-là, au premier étage du commissariat d'où
je m'apprête à descendre pour aller faire ma
toilette au rez-de-chaussée. En attaquant la
première marche, je fais donc très attention.
Surtout qu'un brillant architecte n'a rien
trouvé de mieux que de recouvrir le mur de la
cage d'escalier d'un crépi meurtrier dont les
milliards de pointes acérées guettent le premier
maladroit venu pour le lacérer tout au long de
sa chute.
Ce genre de pensées vous trouble,
surtout les jours qui ont mal commencé.
Et c'est le cas.
Car si je descends faire un brin
de toilette, c'est qu'en manipulant un bocal
tout frais arrivé de la morgue, celui-ci m'a
éclaté dans les mains, couvrant de sang ma
chemise.
Et ce qui devait arriver arrive
donc.
C'est en fort mauvais état que
j'atterris sur le paillasson du hall d'entrée,
quelques secondes plus tard. Juste au moment où
pénètre dans le commissariat, menottes aux
mains, un vieux cheval de retour repris la main
dans le sac.
Ce qu'il voit l'émeut : un homme,
la chemise couverte de sang, les avant-bras
déchiquetés (salaud d'architecte !), gisant à
terre, gueulant comme un veau et relevé par deux
policiers.
Passant devant moi, du coin des
lèvres, il me lance :
« T'ont pas loupé, les
salauds ! Tiens bon ! »
RETROUVAILLES
On se regarde tous, drôlement
embêtés, Maurice, les gendarmes, Brougnard et
moi. L'autopsie va commencer dans quelques
minutes à peine, et nous venons seulement de
nous rendre compte de l'énorme gaffe que nous
allions commetttre.
Albert ne se doute encore de rien.
Déjà revêtu de son tablier, de sa blouse, de sa
toque, de ses protège-chaussures et de ses gants
roses, il dispose en sifflotant gaiement tous
les instruments nécessaires sur des plateaux
d'aluminium immaculés.
C'est qu'il travaille bien,
Albert. Rien à dire. Un passionné. Toujours
disponible. Jour et nuit. Et encore plus depuis
que sa femme l'a plaqué, lassée de passer ses
nuits seule tandis que son mari épluchait des
cadavres.
Albert avait accusé le coup, mais
s'en était remis avec le temps. Il était bien
placé pour savoir que la vie est courte et qu'il
convient d'en profiter.
C'était voici trois ans, et
Albert, désormais divorcé, tout entier plongé
dans son métier, semble avoir oublié son
infortune. Et voilà que sa femme vient de
revenir ! Et dans quel état ! C'est bien simple
: nous ne l'avons pas reconnue...
Gonflée de gaz, elle a été
retrouvée dans le coffre de la voiture de son
nouveau mari, proprement étranglée par celui-ci,
assez jaloux de nature. Néanmoins, les papiers
d'identité retrouvés sur le corps ne permettent
pas le moindre doute. C'est bien la femme
d'Albert qu'Albert s'apprête, sans le savoir, à
découper !
Cette seule pensée nous est
insupportable ; c'est sûr, il ne va pas tenir le
coup. Il faut le préparer, lui expliquer la
situation et appeler un remplaçant. Et même si
on ne trouvait pas de remplaçant, chacun d'entre
nous s'est déclaré prêt à remplacer le pauvre
homme à bistouri levé.
Mais d'abord, il faut le prévenir.
C'est évidemment son patron, Brougnard, qui est
chargé de la corvée. Il s'approche de son
collaborateur, l'air navré :
« Albert, j'ai quelque chose
à vous dire... »
« Ouais, patron. Je vous
écoute... », dit Albert qui prépare
l'égoïne étincelante.
« Asseyez-vous,
Albert... »
« Mais pourquoi, je suis pas
fatigué ! Il est à peine minuit ! »
« C'est que... voilà... j'ai
une bien mauvaise nouvelle à vous
annoncer... »
« Quoi ? », rugit
Albert, « L'autopsie est annulée
? »
« Non, au contraire...
justement... mais il se trouve que celle de ce
soir pose un problème... »
« Quel problème ? »,
s'inquiète Albert, prenant le couteau à
désosser. « Y a jamais de problème, avec
les autopsies ! »
« Asseyez-vous. Je vous
assure que c'est grave... »
« Bon », dit Albert. Et
il s'assied docilement sur le tabouret, prêt à
tout entendre.
Pendant ce temps, Gérard, Maurice
et moi nous sommes rapprochés, prêts à secourir
le malheureux dans sa légitime détresse.
« Ben voilà », poursuit
le légiste, « le cadavre
d'aujourd'hui... »
« Je sais », coupe
Albert, « il est faisandé... mais c'est pas
grave, j'en ai vu d'autres ! »
« Oui, mais voilà... c'est
celui de votre ancienne femme... »
« Mon ancienne femme
? », hurle Albert.
Déjà, nous nous serrons tous
contre lui pour prévenir toute faiblesse : le
plancher des morgues est toujours carrelé.
« Mon ancienne femme ? Ce
soir ? Elle ? L'étranglée ? Dans le coffre
? »
« Eh oui, Albert... c'est
elle, hélas... »
« Mon Dieu ! », dit
Albert.
« Alors », reprend
Brougnard, « on a tous pensé qu'il valait
mieux vous remplacer... ce soir... pour
l'autopsie... »
« Me remplacer ? »,
hurle Albert. « Me remplacer ? Moi ? Parce
que c'est cette salope ? Pas question, nom de
Dieu ! Pas question ! C'est le plus beau jour de
ma vie ! »
Il se lève d'un bond, et,
enthousiaste, s'approche de la table où gît le
corps, encore enveloppé de son linceul de
plastique.
« Allez ! Au travail
! », ordonne-t-il. |