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Les Mandarins

Outre son efficacité, l'ionocinèse contrôlée a amplement fait la preuve de sa parfaite innocuité. Les essais effectués sur moi-même ont confirmé ces faits. Bien sûr, toute ma famille est au courant de mes travaux, et mon épouse, universitaire également physicienne, suit d'un œil critique teinté de méfiance mon aventure dans un milieu qu'elle sait être truffé de mines. Parmi nos proches, nous portons une affection particulière à un oncle de mon épouse, habitant Cognac, dont la santé est devenue gravement préoccupante : atteint de mal angineux évolutif compliqué d'un début d'oedème pulmonaire, son cardiologue a émis - sans grand risque - un pronostic sombre à échéance rapprochée. Pour diverses raisons, notre oncle ne veut pas avoir recours à Rager, souhaitant que je lui administre le traitement à mon domicile.

Il arrive donc un soir du printemps 1964, épuisé par un voyage pourtant bref, muni d'un dossier impressionnant de tests, d'analyses, de diagnostics, traduisant effectivement sans le moindre doute possible un état de mal avancé contre lequel les ressources thérapeutiques s'avèrent alors quasi impuissantes. Je n'ai accepté d'effectuer les séances qu'après avoir pris contact avec ses deux médecins locaux, le généraliste et le cardiologue. Ils se sont montrés formels sur l'état du malade et l'exitus prochain, qu'ils estiment, de longue expérience vécue, inexorable. Je leur fais alors part des résultats obtenus par Rager et tente de leur expliquer succinctement la nature du traitement. J'obtiens une réponse certes courtoise mais laconique et légèrement teintée d'ironie. Manifestement, l'incrédulité l'emporte largement, et le sentiment que l'on a affaire une fois encore à l'un de ces incorrigibles scientifiques, naïfs et dangereusement farfelus, qui pensent faire de la médecine mieux que les médecins. Tous deux estiment cependant que l'état du malade ne laissant plus aucun choix thérapeutique, l'utilisation de cette "méthode" reconnue inoffensive ne peut nuire au patient.

Certain que notre oncle ne peut rien craindre ou perdre du fait du traitement, je décide donc de le mettre en oeuvre immédiatement avec toutes les précautions nécessaires en pareil cas.

Tout se passera de manière absolument parfaite, nous gardons le souvenir de quelque chose qui ressemblera beaucoup à une quasi résurrection. En quelques jours, le patient reprendra des forces, retrouvera l'appétit solide et régulier que nous lui connaissions, verra évidemment les crises angineuses rétrocéder rapidement et finalement pratiquement disparaître en moins d'une dizaine de séances. La prudence étant de règle, il recevra une bonne quinzaine de séances à l'issue desquelles il regagnera sa bonne ville de Cognac. Et se rendra séance tenante, à pieds et d'un bon pas chez son cardiologue pour un examen "contradictoire", se souvenant que trois semaines plus tôt lui était interdit le plus minime effort sous peine de crise d'angor immédiate ! Il paraît que le cardiologue mettra un certain temps à retrouver sa voix lorsque notre oncle (qui est malicieux) entrera en trombe dans le cabinet. Ce qui est certain, c'est que, quelques jours plus tard, je recevrai du cardiologue un appel téléphonique où je n'aurai guère l'occasion de parler, tant il évoquera sa stupéfaction et son enthousiasme face à un résultat qu'il tenait voici peu pour totalement irréaliste voire utopique! Pour conclure son appel, il me passera commande immédiate d'un appareil sans oublier de me confirmer que si on ne peut parler de guérison, cela y ressemble beaucoup.

Nous sommes le 16 mai 1964.

le 27 mai de cette même année, je me rendrai donc à Cognac avec un générateur d'ionocinèse et tous ses accessoires, que notre cardiologue commencera immédiatement à utiliser, après une initiation rapide sans problème. Jeune cardiologue récemment installé dans une région de fortes pathologies cardio-vasculaires, il espère à bon droit mener une carrière honorable dans un domaine assurément difficile et peu gratifiant. Il commettra seulement un grave oubli : qu'il n'est alors qu'un modeste médecin de province, ancien élève d'internat du "grand patron" bordelais fort influent au Conseil de l'Ordre, avec qui il faudra compter si l'orthodoxie est en cause. Et l'orthodoxie est durement malmenée !

En quelques semaines en effet, il accumulera des succès thérapeutiques éclatants, retrouvant sans coup férir les résultats de Rager, et voyant le nombre de ses patients croître de façon vertigineuse. Je suis tenu informé des résultats à la fois par notre oncle dont il assure une discrète surveillance "de routine" et par lui-même, heureux de me faire part de résultats inespérés voici peu encore.

Ces résultats sont en outre confirmés par le confrère généraliste, qui m'a d'ailleurs présenté ses excuses pour l'accueil qu'il avait fait à ma proposition initiale.

Quelques temps plus tard, un cardiologue demeurant à Angoulême fera acquisition d'un appareil et, sans coup férir, obtiendra les mêmes excellents résultats que ses confrères.

Entre temps, devant la qualité des résultats obtenus par le docteur Rager et ses confrères, et la rigueur dont ils font preuve dans la mise en œuvre quotidienne de l'ionocinèse, je vais commettre, en toute innocence et parfaite bonne foi, l'une des plus énormes erreurs de ma carrière.

je pense en effet que le moment est venu de procéder à une expérimentation "officielle" en milieu hospitalier, dont j'ai évidemment tout lieu d'estimer qu'elle confirmera totalement les observations de Rager et des deux jeunes cardiologues charentais. Je prends alors contact, en fin d'automne 1964, avec "le" grand patron de la cardiologie bordelaise de l'époque, et sur son assentiment, le 13 janvier 1965 j'apporte un appareil et son équipement, qui sont confiés à un médecin de l'équipe.

Plusieurs semaines passent, sans nouvelle. Je me rends alors un soir auprès du grand patron, suis très mal reçu, et repars avec la prière de me mêler de mes affaires, n'étant ni médecin ni moins encore cardiologue. Je recevrai deux jours plus tard une lettre agressive, carrément désobligeante, qui me mettra en demeure de ne participer d'aucune manière à l'expérimentation sous peine d'abandon immédiat, me notifiant seulement que, le cas échéant, je serai informé le moment venu.

Un mois et demi plus tard en effet, je rencontre le grand patron, l'air à la fois profondément ennuyé et quelque peu goguenard, qui m'annonce au vu de quelques feuillets, que je ne puis d'ailleurs consulter, que les résultats sont absolument nuls, aucun effet même léger n'ayant pu être mis en évidence. Je ne crois pas utile d'ouvrir une discussion.

Je reprends l'appareil et quitte le grand patron que je ne reverrai d'ailleurs jamais.

C'est bien des années plus tard que j'aurai l'explication de "l'échec" et le témoignage de l'ignominie du grand patron : un excellent ami médecin, ancien condisciple de mes jeunes années au labo de biochimie de la Faculté de Médecine, devenu lui-même brillant professeur de cette Faculté, avait entendu raconter par un proche collaborateur du grand patron, lors d'une réunion, l'histoire de l'expérience que j'avais proposée et qui avait été "acceptée". Le collègue s'était bruyamment gaussé de "ce pauvre Professeur Breton qui s'imaginait qu'on allait perdre son temps à essayer son truc sur des malades " ! Le "truc" avait été simplement mis dans un placard et le grand patron avait rédigé (ou fait rédiger ?) le vague compte-rendu parfaitement falsifié d'une expérimentation inexistante ! Ayant eu lui-même à connaître et subir certaines turpitudes du milieu, mon ami avait décidé de m'informer dès qu'il en aurait l'occasion, m'apportant en la circonstance les preuves irrécusables de la forfaiture du grand patron, dont la carrière n'a évidemment pas souffert de cet incident mineur, mais dont les malades ont continué à souffrir et mourir en toute orthodoxie....


Nous verrons d'ailleurs très bientôt comment le grand patron fut même un brillant récidiviste dans le même registre, réussissant à associer bassesse et médiocrité à une malhonnêteté exemplaire.

Nous sommes alors dans une période de succès constants et répétés. L'expérience accumulée permet de constater, au fil des mois puis des années, la qualité et la permanence des améliorations observées. Les récidives sont peu nombreuses, variant de 10% en moyenne pour les malades les moins atteints, à moins de 20% pour les cas les plus sévères, soient finalement quelques pour cent seulement de l'ensemble des malades traités, car l'on observe alors que de nouvelles séries de 10 à 15 séances permettent de maîtriser ces récidives dans la majorité des cas, l'ensemble des patients connaissant un retour à une vie et une activité quasi normales.

Face à ses propres résultats, la réputation du jeune cardiologue dépasse vite les limites de Cognac et il voit affluer des patients dont certains proviennent... du service de cardiologie du grand patron qui ne peut plus grand chose pour eux. Ils ne se privent pas de rappeler que c'est uniquement par le "bouche à oreille" qu'ils ont appris l'existence de cette technique et ses résultats, et que "l'on" a fortement tenté de les dissuader d'avoir recours à des méthodes illicites, sans efficacité, voire dangereuses ! Et comme l'on pouvait l'attendre, l'affaire revient un jour aux oreilles du grand patron. Le jeune cardiologue est convoqué et mis en demeure de cesser immédiatement l'utilisation de l'ionocinèse sous peine de sanctions graves. Il cède donc à l'injonction, et me renvoie l'appareil quelques temps plus tard.

Bien entendu, ses malades recommenceront à souffrir et mourir avec une régularité orthodoxe, sans provoquer le moindre état d'âme dans la cardiologie bordelaise.


Presque simultanément au cardiologue de Cognac, le confrère d'Angoulême qui avait fait acquisition d'un appareil, et bien entendu obtenu les mêmes résultats, a dû en cesser l'utilisation pour les mêmes raisons.


Rager allait également connaître de graves problèmes avec le même personnage pour des raisons identiques, mais, alsacien têtu, refuserait de céder, serait contraint à un combat déloyal et finirait par l'emporter au prix de beaucoup de peines et de difficultés. Ce n'est que tardivement d'ailleurs que j'apprendrai ces événements, de sa bouche et toujours de façon très laconique .


De cette époque date également une série d'essais effectués à Paris, à l'hôpital Fernand Widal, dans le service de cardiologie.

C'est une fois encore un jeune cardiologue, assistant du chef de service, qui assurera le déroulement des séances d'ionocinèse. Malheureusement, par manque de confiance du personnel et par suite de difficultés opératoires, les résultats obtenus seront moins spectaculaires qu'à l'habitude, quoique toujours largement supérieurs aux thérapeutiques en cours. L'expéri-mentation sera donc interrompue après le traitement d'une vingtaine de patients seulement. Par contre, le jeune cardiologue fera acquisition d'un Cytotron qui lui apportera les mêmes excellents résultats qu'à ses confrères. Il renoncera cependant quelques mois plus tard, face à la difficulté de mener seul simultanément la tenue du cabinet et l'organisation des séances... et sa carrière à l'hôpital.

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Table des matières
1. DNR et Cytotron
2. Avant-propos
3. Rencontre avec Duffaut
4. Etudes de chimie
5. De la chimie à la physique
6. « LA » question
7. Travaux avec Rager
8. Les Mandarins
9. Le docteur Clauzel
10. Conclusion