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« LA » question

...Jusqu'à ce jour - devenu mémorable - où Norbert me pose "la" question : "serais-je intéressé par l'étude et surtout la réalisation d'un système électronique destiné à des applications médicales ?" La question vient en fait du docteur Janet, gastro-entérologue, grand praticien du DNR, qui souhaite remettre à l'honneur les vieilles méthodes de "galvanothérapie", tombées en désuétude au vu de la précarité de leur emploi, de l'irrégularité des résultats et surtout des risques encourus du fait d'une absence de contrôle des paramètres électriques.

Il s'agit en l'occurrence d'acheminer par voie ionique le produit que Norbert a mis au point et qu'il utilise en applications, afin d'en accélérer la pénétration et probablement l'efficacité, en acheminant des intensités de courant suffisantes, hors de tout risque. Le docteur Janet a donc sollicité de Norbert un contact avec un physicien capable d'appréhender le problème biologique, et surtout le problème électronique, chose très peu évidente en 1958. Candide et enthousiaste, j'ai évidemment accepté sur l'instant, à la grande satisfaction et au soulagement de Norbert, dont quelques contacts préalables avec des collègues physiciens avaient sérieusement rafraîchi les espoirs.

Le problème est épineux, l'électronique étant encore dans l'enfance, les matériels assez difficiles à acquérir, l'application au domaine médical plus que confidentielle, et par-dessus tout, la maîtrise complète des paramètres électriques propres aux applications envisagées inexistante à cette époque ! En somme, Norbert me demande simplement de sauter dans le vide, étant entendu qu'on s'occupera plus tard du parachute, ce qui ne peut ni me surprendre ni me choquer de la part... d'un chimiste résolu à ignorer les aléas d'une opération dont le physicien est censé faire son affaire !

C'est hélas (?) plus tard que je réaliserai qu'il n'y avait pas de parachute...


Si le problème de l'étude demandée par Janet est donc réglé dans son principe, il va falloir presque deux années pour apporter la solution opérationnelle ; je dois évidemment avant tout terminer ma thèse, et cela fait, me lancer dans une double investigation : acquérir une solide approche de la biologie cellulaire sous l'angle de l'électrocinétique membranaire, dont j'ai tout lieu de penser que j'aurai à compter avec elle lors de l'utilisation de l'appareillage, et bien entendu une approche approfondie du problème d'électronique que poseront inévitablement les caractéristiques particulières du nouveau dispositif. Ce sera avant tout un inventaire de la bibliographie des travaux déjà accomplis dans ces deux domaines, soit beaucoup d'heures d'un travail indispensable.


Entre temps, par les soins de Norbert, j'ai fait la connaissance du docteur Janet, grand garçon un peu dégingandé, au sourire irrésistible, résolument joyeux et bon vivant, excellent praticien, adorant (lui aussi) les chats et passionné par le travail original que nous allons poursuivre, sous l'œil ravi de Norbert. Le mérite de Jacques Janet est d'avoir su tirer les leçons des méthodes de la galvanothérapie et de ses aléas : pour éviter ceux-ci et les risques des sources habituelles de courant continu, il faudrait éviter les variations erratiques de ce courant. Ne connaissant rien de l'électronique, Janet ne pourra évidemment aller plus avant, devra avoir recours à une personne avertie, et me trouvera grâce à Norbert...


Le premier travail avec Jacques Janet concerne les pathologies colo-rectales : il faut acheminer in situ le médicament utile additionné de DNR, afin que sa concentration au voisinage du tissu pathologique soit maximale : une électrode spéciale, imaginée par Janet, introduite dans l'ampoule rectale et alimentée en continu du précieux liquide, une électrode disposée sur l'abdomen pour le retour du courant. L'ensemble est alimenté par le premier modèle de générateur de courant régulé, plus exactement de" tension asservie", que j'ai mis au point et livré au printemps de 1960 : j'ai conservé précieusement la facture et le talon du chèque de règlement, en date du 19 mai, premier du genre ! Bien qu'il soit encore relativement rustique, l'appareil va donner immédiatement d'excellents résultats et accréditer "l'ionocinèse contrôlée". J'ai d'ailleurs dû modifier également l'électrode rectale et son système d'alimentation, pour lui adjoindre un dispositif opto-électronique de contrôle des contractions rythmiques du côlon pendant les séances. C'est au cours de ce travail que Janet, dont le diagnostic est presque toujours très pertinent, a retrouvé une amélioration certaine de l'état des patients présentant une tumeur suspecte... et qu'est née la première discussion de fond : qui, de "l'effet électrique" ou de "l'effet DNR" est responsable de l'amélioration ?

C'est probablement de cette période que date aussi l'anxiété de Norbert et sa méfiance vis à vis de ce que j'allais développer avec un succès éclatant et toujours renouvelé : ce que j'avais nommé, en bon jargon de physicien, "l'ionocinèse contrôlée". Nul autre que moi ne pouvait - et pour cause - inventer un tel néologisme, et il est bien regrettable qu'il se soit retrouvé tout à coup... doté d'autres pères ! Ce nom de baptême et sa paternité seront d'ailleurs attestés sans discussion possible par des publications scientifiques personnelles ou collectives sur lesquelles je reviendrai.


Ce sera sans doute la première fracture - certes légère en apparence - dans la relation que j'entretiens avec Norbert, fracture que son entourage ne fera rien pour atténuer, jouant de la bonne foi et du besoin d'appui de notre ami commun, appui que je ne puis guère lui apporter au milieu de mon propre combat et d'activités multiples et prenantes.


Je me suis en effet pris de passion pour l'électronique et pour un sujet qui excite les jeunes physiciens de la Faculté : la Télévision, nouvelle venue avec ses innombrables problèmes et des solutions encore incertaines. Le "819 lignes" est notre standard, responsable d'images superbes... quand il fonctionne correctement. Malheureusement il souffre d'un défaut rédhibitoire : il fonctionne la plupart du temps seulement à 410 lignes et la perte de qualité est flagrante ! Notre jeune équipe a donc mis le problème à l'étude et je vais contribuer à son diagnostic, un brillant électronicien de notre groupe, François Valentin, nous apportant la solution. Je ne dispose alors pas d'un téléviseur, objet coûteux hors de mes moyens. Le problème du "819" va m'apporter heureusement l'occasion, pour un coût relativement modique, de construire entièrement le récepteur, muni bien entendu du dispositif proposé par Valentin . Et va commencer une incroyable aventure dans laquelle je ne serai pas seul puisque nous nous retrouverons à quatre en train de cogiter, assembler et tester des éléments que nous devrons réaliser entièrement. C'était une gageure insensée, connaissant la complexité et la sensibilité du système au moindre défaut de réalisation, mais nous sommes tous les quatre assez enthousiastes pour l'affronter. Et nous allons réussir ! Au prix de dizaines et de dizaines d'heures de travail acharné, de tâtonnements, de démontages et de remontages, d'échanges d'idées quasi quotidiens, l'arrivée d'une image étant la récompense tant de fois rêvée ! Evidemment, le téléviseur ressemble davantage à une caverne d'Ali Baba miniature qu'à un objet de salon, mais nos épouses devront accepter de payer ce prix pour disposer d'images à 819 lignes, au demeurant vraiment superbes !


Si je rappelle cet épisode, c'est qu'il joua un rôle décisif dans mon approche de l'électronique et sa maîtrise indispensable lorsque j'allais donner suite aux nouveaux projets de Norbert .

L'activité du DNR ne se limitant pas aux problèmes de gastro-entérologie, Norbert avait fort judicieusement pensé aux pathologies cardio-vasculaires, bien plus meurtrières. Et avait pris contact avec un cardiologue bordelais d'origine alsacienne, le docteur Roland Rager. Personnage peu ordinaire, fortement égocentrique et très sûr de lui, détesté par nombre de ses confrères bordelais asservis à l'orthodoxie locale, à la fois cordial, caustique et bourru, esprit curieux, cultivé et très ouvert à des thérapeutiques "alternatives", doté d'un sens diagnostic exceptionnel, Rager est le type même de personnage prêt à entrer dans le monde de Norbert pour le meilleur et parfois le pire.


Je vais faire la connaissance de Rager au cours d'un dîner mémorable tenu chez Janet, dîner largement arrosé et ambiance très "carabin" ! Convaincu par Janet que l'application "électrique" du DNR accroîtra fortement les chances d'amélioration de l'état des patients, Rager accepte l'idée d'utiliser l'ionocinèse contrôlée, à charge pour moi de lui fournir l'appareillage et de l'initier à son emploi.

Le premier modèle de source de courant, utilisé avec Janet, avait été largement perfectionné au cours d'innombrables essais, modifications, adjonctions - lot habituel du chercheur - et la nouvelle version est fin prête à affronter un domaine totalement inexploré. De même que pour l'appareil destiné à Janet, j'ai conservé la facture et le règlement du matériel composant ce tout nouvel appareil destiné au domaine cardio-vasculaire : c'est en quelque sorte le témoin historique du départ d'une étrange et parfois dramatique aventure, que j'espère toujours largement inachevée...

En possession de son appareil, Rager va pouvoir commencer sa mise en œuvre auprès des malades. Il faut rappeler que cette mise en œuvre pose un certain nombre de problèmes délicats qu'il est impensable d'éluder: la forme, les dimensions et la nature des électrodes d'amenée du courant, l'emplacement de ces électrodes, la nature de l'électrolyte obligatoirement non agressif, l'intensité du courant, la durée, le nombre et l'intervalle des séances, tous paramètres éventuellement critiques. On sait alors que l'usage d'un "courant continu" est absolument à exclure de toute la région voisine du cœur ainsi qu'au niveau du cerveau, le passage d'un fort courant étant en général insupportable et le risque d'accident fatal n'étant pas nul. L'expérimentation sur animal étant a priori exclue, je n'ai qu'une solution possible : expérimenter sur moi-même et préciser pas à pas chacun de ces paramètres, en m'efforçant de définir des "fourchettes" de valeurs acceptables.

Je m'administre donc une bonne cinquantaine de séances pendant une durée de trois mois environ, à vrai dire sans aucune crainte ou appréhension, restant confiant dans une réalisation soignée et des prévisions théoriques solidement fondées : la lecture attentive des travaux de H. Laborit entre autres m'aura apporté presque tout ce dont j'avais besoin. Je peux ainsi définir avec une faible marge d'incertitude les paramètres essentiels, et rendre finalement la méthode sure et fiable. Il faut dire tout de suite que les faits m'apporteront une confirmation éclatante de ces prévisions : au cours de plus de cent mille applications de l'appareillage par divers praticiens, il ne sera enregistré aucun incident mettant en cause la sécurité du patient, quel que soit son état, parfois extrêmement critique.

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Table des matières
1. DNR et Cytotron
2. Avant-propos
3. Rencontre avec Duffaut
4. Etudes de chimie
5. De la chimie à la physique
6. « LA » question
7. Travaux avec Rager
8. Les Mandarins
9. Le docteur Clauzel
10. Conclusion