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De la chimie à la physique

C'est une année difficile qui s'ouvre alors à la rentrée 1948. Ma bourse de recherche au CNRS viendra à échéance le 31 décembre et ne sera pas renouvelée faute de labo d'accueil. En fait, il m'est apparu rapidement que je n'avais pas de carrière envisageable à la Faculté de Médecine... faute d'être médecin ! J'ai certes entamé sérieusement les études nécessaires, mais leur durée - six ou sept années au minimum - est absolument dissuasive si je veux continuer un travail de recherche essentiellement scientifique, correspondant à ma formation réelle. De plus, j'ai commencé à suivre les cours du certificat de Physique Générale, qui constitue le pivot incontournable d'une licence ès Sciences dont j'ai besoin. Je quitte donc le bon labo de Francis Tayeau pour une nouvelle aventure, déjà connue d'ailleurs : je serai à nouveau "pion" au lycée Montaigne ! Mais ce sera au titre de surveillant d'externat, et en reconnaissance du service rendu voici deux ans, je disposerai d'un service adapté aux exigences de mes cours.

Me voici donc replongé dans une ambiance que je connais bien, et si le travail n'est pas passionnant, il me permet de subsister et surtout de suivre assidûment mes chers cours de physique, et d'approfondir enfin mes premières connaissances en électronique et en radioélectricité. J'y rencontrerai aussi des camarades passionnés comme je l'étais, qui deviendront des amis très chers et d'excellents collègues physiciens à la Faculté.

Souffrant lors de la session de Juin, je ne puis tenter le certificat de physique qu'en septembre, et l'essentiel de mes vacances se passe cette année-là derrière une table à m'infliger une bonne centaine de problèmes tirés de recueils qui faisaient alors autorité auprès des candidats, et à réussir l'examen à la première tentative, chose enviable en ces temps de sévère sélection.

Ma licence maximum alors acquise (avec cinq certificats !) je vais enfin pouvoir entrer dans le vif du sujet !


Mon premier poste d'enseignant se situera au Collège Moderne et Technique de Talence, où je serai nommé Maître auxiliaire "à titre précaire et provisoire" suivant l'exquise formulation de l'administration française. J'y enseignerai la physique, la chimie et quelques compléments de mathématiques, entouré de collègues dévoués et attachants. L'emploi du temps me laissant un nombre raisonnable d'heures libres, je tenterai ma chance dans l'un des labos de physique en vue de la préparation d'un Diplôme d'Etudes Supérieures. C'était à l'époque (nous sommes en 1949) un passage absolument obligé pour qui envisageait de faire de la recherche, et c'était justement là mon intention bien arrêtée ! Il s'agissait pour le postulant d'apporter la preuve qu'il pouvait aborder la recherche fondamentale de manière acceptable, et qu'il était capable de se "débrouiller" des problèmes pratiques qui assaillaient les labos en ces temps de sévère pénurie. Je me suis d'ailleurs très vite rendu compte que la seconde condition était beaucoup plus impérieuse que la première !

Après bien des discussions, des approches, des promesses plus ou moins alléchantes, me voici, arrivant un matin de l'automne 1949 à mon labo d'accueil, soulevé de bonheur. Le Patron, Roger Servant, ancien normalien très orthodoxe, me reçoit courtoisement mais sans chaleur particulière, et entre tout de suite dans le concret ; il se résume à une constatation inquiétante et un conseil pressant : "le labo est nouveau, pauvre de moyens tant matériels que financiers. vous allez donc devoir apprendre à travailler "avec des bouts de ficelle et des allumettes " (sic). C'est une entrée en matière et en recherche tout à fait dans le style prudent et concis du Patron. Heureusement il en faudrait vraiment beaucoup plus pour me dissuader ! Nous discutons alors (en fait, j'écoute beaucoup plus que je ne parle) du choix du sujet. Ce sera de l'optique, spécialité du Patron, et plus précisément l'étude d'un vieux problème irritant concernant l'indice de réfraction des gaz et vapeurs, auquel il serait opportun (pour moi surtout) que j'apporte une solution nette. Sans être original, le problème dépasse sensiblement le niveau d'un diplôme standard et j'aurai en fin de compte une excellente occasion de prouver mes éventuelles capacités de chercheur, et pour mon Patron, dont je suis le premier disciple en recherche, l'occasion de prouver qu'il a sa place dans l'équipe bordelaise.


Je vais passer quelques jours à fureter parmi les vieux appareils d'un autre âge dont le labo a hérité, en gage de bienvenue. En fait, mis à part un microscope digne d'un musée, d'une pompe à vide archaïque échouée là par hasard, et d'une lampe à vapeur de mercure à bout de souffle, je dois reconnaître qu'il me faudra effectivement de l'obstination et pas mal de chance pour mettre sur pieds l'appareillage nécessaire !

je vais alors faire mon entrée véritable dans la carrière. C'est un moment que je n'oublierai jamais, que je revis littéralement comme s'il datait d'hier !


Fort de l'accord du Patron en vue du tout premier achat vraiment indispensable, je me suis rendu en face de la Faculté, sur le cours Pasteur, chez le coiffeur installé là, et j'ai fait acquisition... d'une boite des meilleures lames de rasoir existant sur le marché !

Car j'ai besoin, pour disposer des faisceaux de lumière nécessaires à mes expériences, d'une fente extrêmement fine éclairée par une source de lumière puissante. Le type de fente indispensable est a priori introuvable, en demander la fabrication en un exemplaire, exorbitant pour les ressources du labo, sans parler des interminables délais à subir. Donc, deux lames de rasoir, parfaitement nettoyées de toute salissure, placées en vis-à-vis sur une plaque percée d'une large ouverture, devraient constituer la superbe "fente diffringente" dont j'ai besoin. Et je marquerai accessoirement d'entrée de jeu un point utile. Seule difficulté, les deux lames doivent être parfaitement parallèles, au millième de millimètre près, et distantes de cinq à dix millièmes de millimètres seulement si je veux obtenir un faisceau de sortie suffisamment ouvert. Un gros microscope emprunté à un labo de biologie voisin me permettra de réaliser un montage satisfaisant et je pourrai le soir de ce jour mémorable montrer au Patron un superbe faisceau largement diffracté, prêt à travailler ! Les compliments seront d'une extrême sobriété, et l'on passera sans plus s'étendre à la suite du projet.

Je connaîtrai peu après ce premier succès un tourment sévère, dont la cause sera... les tramways bordelais ! L'appareil prévu - que les physiciens baptisent du nom délicieusement exotique "d'interféromètre à deux ondes" - doit être d'une parfaite stabilité, exempt de la moindre vibration. Hélas, le passage permanent des tramways le long de la Faculté provoque justement de fortes vibrations des bâtiments... et de leur contenu ! Bien sûr, l'habitude nous les rend banales et nous les oublions. Le montage optique est malheureusement moins accommodant et je passerai beaucoup de semaines pénibles et anxieuses à m'efforcer de réaliser un ensemble "flottant" que les tramways cesseront de perturber, sauf en de brefs épisodes heureusement rares !

Mais la leçon sera payante, et je n'ai plus jamais oublié, au long de ma carrière, après tant d'autres physiciens parfois éminents, que des solutions apparemment "bricolées" peuvent apporter à petit prix d'excellents résultats, avec la rapidité et la modicité en plus. C'est une attitude que beaucoup de jeunes chercheurs actuels refusent ou négligent de plus en plus, tant il est facile de passer commande à une officine spécialisée...


La préparation du diplôme, intercalée dans mes obligations d'enseignant, ne m'empêche pas de continuer d'acquérir une solide formation en radioélectricité et électronique, qui me rendra les plus grands services dans les temps à venir.

Un an et demi va ainsi passer, et mon travail sera récompensé : en janvier 1951 je suis nommé assistant de physique à la Faculté des Sciences, dans mon labo d'accueil, poste très convoité car il constitue réellement l'entrée dans la carrière. Je quitte donc mon brave collège et mes collègues un peu désolés, car nous nous entendions vraiment bien et formions une équipe efficace.


Mon diplôme avance bien et j'ai réussi à assembler des éléments passablement disparates mais précieux, qui donnent à l'appareillage une allure de bizarre dinosaure qui amusera bien les membres du futur jury ! L'essentiel est que l'appareil fonctionne parfaitement et qu'il fournira des résultats de qualité pour les physiciens intéressés.


J'aurai d'ailleurs d'autres occasions (et l'obligation) d'improviser des solutions de fortune lors des cours du Patron : il est le seul à présenter et réaliser en amphi des expériences destinées à illustrer son cours, et je suis évidemment le concepteur et le réalisateur desdites expériences, survenant trois matins par semaine, tout au long de l'année universitaire. Je ne compte plus les sueurs froides, entre neuf et dix heures du matin, où j'étais dans l'anxiété d'une expérience particulièrement pointue, certes très jolie mais difficile à mettre au point et surtout à réussir en amphi. Ce sport à haut risque a duré près de dix années au cours desquelles mon Ange gardien n'a pas dû connaître un instant de répit, car les échecs ou les incidents ont été rarissimes, à la satisfaction toujours mesurée du Patron.

Tout cela n'empêche pas la poursuite de ma formation en biologie "à temps perdu", et emplit mes jours et de larges morceaux de vacances, répondant ainsi à mes rêves des années de guerre.

Et bien sûr, dans la voie où je suis engagé, le couronnement que constitue le départ d'une thèse d'Etat, évidemment en physique, est le point de mire sur lequel se concentrent tous mes espoirs.

Mon diplôme se termine après quelque trois années de travail, que le jury voudra bien sanctionner par de chaleureuse félicitations à un impétrant épuisé, mais heureux et soulagé !

Maintenant, la voie du doctorat est enfin ouverte et j'en éprouve une joie intense, que je garde précieusement en moi, car je repense maintenant que voici seulement quelques brèves années, plongé dans le drame de mon pays asservi je devais vivre chaque jour enserré dans une menace mortelle, accroché à l'espoir.


Vient alors le choix du sujet de ma thèse : c'est évidemment le Patron qui m'en suggérera le contenu. J'ignore alors absolument à quel point le choix du sujet de cette thèse et certaines de ses modalités, tellement ésotériques, pèseront sur toute la suite de ma vie, mais pèseront aussi sur le statut de nombre de mes contemporains.


Le sujet de ma thèse est une exploration nouvelle, nécessairement très avancée, de certains caractères optiques fondamentaux de substances organiques liquides, caractères d'approche difficile peu étudiés et mal définis faute de moyens adaptés. L'un de ces moyens sera par nécessité, mais pour la première fois en optique physique, l'utilisation d'un tube à multiplicateurs d'électrons, qu'il faudra faire venir des Etats-Unis, ce matériel nouveau et révolutionnaire n'étant pas disponible en Europe. Il apparaît toutefois rapidement, au vu des premiers essais, que si la mise en œuvre du multiplicateur d'électrons s'avère d'une redoutable difficulté dans un domaine aussi nouveau (je devrai entre autres fabriquer entièrement une batterie d'accumulateurs au plomb délivrant une tension de... mille Volts nécessaires au fonctionnement du tube !) , l'une des obligations les plus sévères auxquelles je vais devoir satisfaire pour le succès de mes recherches sera la préparation à un très haut degré de pureté des liquides utilisés. Notre labo de physique étant totalement inapte à ces opérations de purification, il faudra trouver un labo d'accueil spécialisé et bien équipé . Fort heureusement, ce labo existe, et de surcroît compte un membre déjà éminent : mon ami Norbert tout à fait retrouvé, grâce à qui j'aurai toutes les facilités pour préparer ces délicats produits !


C'est ainsi que pendant de nombreux mois, je vais squatter un emplacement de travail dans le labo de Chimie organique, où la place est rare et précieuse. Je vais connaître là une période de travail intense mais aussi de moments de détente infiniment sympathiques, mes collègues chimistes et le patron du labo n'ayant entre autres jamais manqué de m'associer au thé quotidien de dix-sept heures, rituel sacré que personne n'imaginerait transgresser ! Et bien sûr, d'interminables discussions avec Norbert, la surveillance des appareils de distillation fractionnée étant tout à fait compatible avec des échanges fort enrichissants, surtout lorsqu'ils se déroulent entre un pur chimiste et un physicien précocement transfuge ! J'ai aussi le plaisir d'initier Norbert à la photo en "petit format" - le 24 x 36 - encore très peu répandu et qu'il va pratiquer très vite avec talent.

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Table des matières
1. DNR et Cytotron
2. Avant-propos
3. Rencontre avec Duffaut
4. Etudes de chimie
5. De la chimie à la physique
6. « LA » question
7. Travaux avec Rager
8. Les Mandarins
9. Le docteur Clauzel
10. Conclusion