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Etudes de chimie

... car j'ai tout commencé avec la Chimie. Le hasard des circonstances m'avait permis de disposer, entre 1942 et 1944, d'ouvrages de chimie biologique destinés aux pharmaciens (!) que j'avais dévorés avec passion car ils étaient alors ma seule manne intellectuelle de qualité, me permettant de supporter le vide culturel terrifiant auquel les circonstances me contraignaient. Bien qu'ils fussent très axés sur le côté médical de la discipline, ils m'avaient apporté une excellente première approche, et donné le goût de cette matière. Ma première année de Faculté est donc naturellement centrée sur la chimie, dont j'obtiendrai deux certificats en juin et septembre 1945. Pour l'heure, nous sommes à l'automne 1944, et je veux faire connaissance complète avec "ma" Faculté, où je suis évidemment allé fureter, intéressé par tout ce que je découvre, tellement nouveau et attirant. C'est ainsi qu'à l'occasion des travaux pratiques de chimie minérale je fais la connaissance d'un géant athlétique et débonnaire, d'allure quelque peu insolite en ces lieux : largement mon aîné, le visage encadré d'une longue chevelure lui donnant un air vaguement tibétain, vêtu au quotidien d'une tenue défraîchie de para-commando sur laquelle flotte une blouse qui fut blanche, chaussé d'une paire de bottes provenant manifestement de la Wehrmacht mais encore en bon état (je les reconnais, elles étaient à toute épreuve, et diablement précieuses en ces temps de pénurie totale de chaussures !), Jean Crémoux s'efforce de poursuivre la préparation d'une thèse au Labo de Chimie Minérale. C'est un grand flegmatique, peu bavard, dont le regard parfois traversé d'ombres évoque un passé proche dont le souvenir est sûrement lourd à porter. Lui aussi est un "rescapé" et très vite cela nouera entre nous un lien de solide amitié et de confiance. Bien sûr je luis fais part de mon goût pour un futur travail de recherche, et il me propose de venir au labo où il commencera de m'initier aux subtiles techniques de la chimie. Il m'apprendra du même coup l'art de "soutirer" le gaz dont nous avons besoin à une régie municipale assaillie de demandes : le précieux gaz de ville n'est alors distribué que quelques brèves heures par jour, au moment de la préparation des repas. Le reste de la journée, la faiblesse de la pression le rend inutilisable sur une installation ordinaire. Les exigences du travail au labo ont donc conduit à la solution la plus évidente: un petit compresseur branché sur l'arrivée principale "soutire" le gaz et le redistribue aux divers "becs Bunsen" chargés de chauffer nos préparations. Ce système connaîtra une grande vogue et nous permettra également d'alimenter quelques radiateurs bienvenus dans des labos glaciaires ! C'est ainsi que j'entrerai discrètement et combien modestement dans "la carrière", avec l'accord du Patron du labo, plutôt satisfait de voir arriver un étudiant intéressé, tout cela pour mon plus grand bonheur. Car il s'avère très vite que la petite équipe du labo est extrêmement attachante, m'adopte sans réticence, et s'efforce de me rendre le travail d'initiation agréable et efficace. Ce sera donc une première année précieuse et bien remplie dont je garde un souvenir vivace mais nostalgique.


L'acquis des deux Certificats me permettra alors d'obtenir dans "mon" labo un poste d'aide technique, où j'aurai entre autres la charge d'entretenir l'appareil de production de H2 S devenu entre temps familier. Un nouveau certificat me permettra d'obtenir, au printemps 1946, un poste de stagiaire de recherches au CNRS, au labo de biochimie de la Faculté de médecine, à la fin d'une licence rapidement conquise. Il est dirigé par un disciple du grand biochimiste Polonowsky, Francis Tayeau, enseignant et chercheur d'une qualité exceptionnelle dont j'ai suivi le cours passionnant l'année précédente, qui assume l'enseignement de la biochimie fondamentale à la Faculté des Sciences et de la biochimie médicale à la Faculté de Médecine, et qui deviendra Doyen de la Faculté de Médecine et Correspondant de l'Institut. Il m'a (trop) aisément convaincu de venir travailler auprès de lui, estimant que mon passage au Labo de Chimie Minérale était une excellente approche, mais que le statut de chercheur au CNRS était tout de même préférable à celui, précaire, d'aide technique.

C'est le premier événement de ma vie scientifique qui va vraiment peser très lourd sur toute la suite, sans que j'en sois vraiment conscient, la curiosité et un certain goût de l'aventure l'emportant sur la raison. Le labo rassemble autour de son patron quelques passionnés de biochimie : Neuzil, toujours sérieux et critique, conseiller précieux dans un travail souvent délicat, qui deviendra un brillant professeur, Masquelier à l'humour dévastateur qui deviendra Doyen de la Faculté de Pharmacie, Rolland qui quittera l'Université, Blanquet, transfuge de Clermont, qui tentera d'introduire un peu de physique médicale dans le labo avant d'obtenir, lui aussi, une chaire de physique médicale, Pautrizel, grand martiniquais toujours souriant, qui deviendra un brillant spécialiste en parasitologie, professeur à la Faculté de Médecine, et sera un jour sur la liste des "Nobélisables" pour l'importance de ses travaux. Je garderai de ce passage auprès de Francis Tayeau un acquis précieux en biochimie, joint à une solide formation à la recherche, fort utiles pour les temps à venir, qui me conduiront à tenter de jeter un pont entre physique fondamentale et biologie... exactement ce qu'il ne faut faire à aucun prix si l'on veut s'assurer une carrière universitaire sans aléas ! J'apprendrai cela et beaucoup d'autres choses aussi essentielles, hélas beaucoup trop tard !


Après ma première année de fonction de "pion" à Montaigne, j'ai pu obtenir une chambre à la Cité Universitaire, et y prendre mes quartiers pour les deux années suivantes, ma subsistance étant assurée par les modestes fonctions d'aide technique puis de boursier du CNRS. J'habite donc "chambre 105, Pavillon 1", et ce sera pour un petit groupe de bons copains, étudiants en sciences (très peu), en médecine (beaucoup) et en pharmacie (le reste), plus un malheureux étudiant en droit vraiment égaré dans cette jungle, le Q.G. d'un certain nombre d'opérations plus ou moins licites perpétrées dans notre bonne Cité ! Hélas, les hivers restent désespérément froids et le chauffage gravement symbolique, si bien que nous nous rabattons le plus souvent possible sur un système peu efficace mais surtout dangereux : dans un "Bécher" en Pyrex emprunté au labo, nous faisons brûler de l'alcool... à brûler lorsque le froid devient vraiment insupportable. Cela réchauffe évidemment l'air autour du récipient et nous permet, pendant quelques quarts d'heures de goûter une illusion de douceur ! Car travailler assis à son petit bureau devient une véritable épreuve et les passages au réfectoire - moins froid en moyenne - apportent un réconfort certain malgré une pénurie persistante de nourriture. Ce seront cependant encore deux années agréables, partagées avec de bons copains , en particulier - comme je le rappelle - étudiants en médecine, généralement plus entraînants que leur homologues scientifiques un peu coincés !


Si j'ai évidemment beaucoup travaillé, je me suis aussi largement amusé pendant ce séjour, et parfois aux dépens de mes condisciples. J'étais passé maître dans l'art de fabriquer des "bombes à eau" en papier fort, suite à un savant pliage et un remplissage toujours délicat. L'intérêt de ces projectiles, outre leur parfaite innocuité, était de pouvoir être lancés à une distance importante sans risque d'être repéré, solution certes peu glorieuse mais d'un grand confort. Il m'arriva ainsi d'avoir peine à satisfaire la demande au cours des journées chaudes, tant la réputation de mes produits s'était répandue : elle avait manifestement atteint et convaincu Norbert qui me fit là une concurrence certaine, assurant lui-même sa propre production !

Une autre distraction moins louable - qui est demeurée ma spécialité exclusive pour des raisons purement techniques - était la fabrication de "bombes au sodium" : la bombe à hydrogène n'était encore qu'un projet ultra secret, le lithium y remplacerait d'ailleurs le sodium, et je ne disposais pas de lithium. Sans atteindre à la complexité d'une bombe A, le dispositif était cependant très sophistiqué pour l'époque : le corps de la bombe était un tube en verre mince, d'une dizaine de centimètres de longueur, fermé aux deux extrémités par un petit tampon de coton hydrophile ; au centre du tube était placé un morceau de sodium de quelques grammes enveloppé dans un papier poreux de type "hygiénique" ; les divers paramètres étaient relativement critiques si l'on voulait une explosion correcte survenant dans un délai raisonnable, ou inversement. La nuit tombée et la bombe prête, il suffisait d'aller faire un tour du coté du bassin central de la Cité, d'y balancer discrètement, sans se presser, le petit tube, de s'en retourner tranquillement à quelque distance, et d'attendre le résultat. Si tout avait été bien calculé, une énorme explosion survenait alors, projetant un geyser vers le ciel, et ameutant toute la Cité ! Il ne suffisait plus que d'attendre que le gardien, affolé, vienne constater l'événement et procède à un nouveau remplissage du bassin, ainsi prêt pour une nouvelle opération. Comme on le voit, le principe était aussi simple qu'efficace : l'eau entrait doucement dans le tube, imbibait le papier poreux, atteignait le sodium qui réagissait aussitôt en libérant de l'hydrogène, la réaction très exothermique échauffait rapidement le tout, atteignait une température suffisante pour provoquer l'explosion. En fait, comme on le voit, j'ai tout lieu de revendiquer la première réalisation opérationnelle d'une bombe à hydrogène transportable dans sa poche et amorçable à l'eau du robinet, sans illusion hélas sur le sort que fera la postérité à une découverte aussi utile à l'humanité... Dois-je révéler que la source du sodium et du corps de la bombe était le labo de chimie qui bien sûr ne le sut jamais. Comme je manifestais déjà un côté dangereusement perfectionniste, je m'obligeais à parachever l'opération : l'eau du bassin avait été fortement alcalinisée par la soude produite lors de la réaction. Il suffisait donc de verser une quantité adéquate de solution de tournesol, réactif bien connu, pour que l'eau du bassin se retrouve le lendemain matin une annexe de la Méditerranée, sous l'œil de plus en plus effaré du gardien et à la joie de la population citadine. J'ai toutefois été mesuré dans mes exploits, une trop grande répétition de l'événement aurait lassé le spectateur et dangereusement alerté les autorités : j'ai donc clos l'expérimentation après quelques brillantes réussites, et un ou deux ratés - inexplicables en l'état de la technique - m'obligeant à la récupération risquée de la bombe.

Guère moins innocente est, au retour du cinéma au centre de Bordeaux, la remontée de la longue rue de Pessac nous ramenant à la cité Universitaire : le jeu consiste alors à couper systématiquement l'éclairage de la rue, opération d'une facilité dérisoire, les coupe-circuits étant placés à hauteur accessible pour d'obscures raisons d'entretien. Dans cette obscurité propice, il est alors aisé de démonter quelques superbes plaques publicitaires apposées en particulier sur la façade des débits de boissons, et qui vont décorer les murs austères de ma chambre. Seul risque, l'arrivée d'un tramway illuminé remontant la rue plongée dans le noir et éclairant les opérateurs et leur butin ! Ici encore, il faudra hélas mettre fin à cette double activité car les témoins deviendront encombrants et vraiment trop visibles ! Le seul vestige de cette époque que je détiens toujours est une plaque acquise dans les toilettes d'un wagon des chemins de fer français, portant en quatre langues la célèbre mention : "l'usage du WC est interdit pendant l'arrêt du train en gare". Cette plaque est toujours apposée à l'intérieur des toilettes de ma maison et je veille au strict respect de ses dispositions par les usagers.


Bien entendu, ces innocentes distractions ne nous empêchent pas de travailler assidûment, et mes goûts scientifiques vont alors connaître une évolution décisive lorsque je redécouvre ce qui va devenir et demeurer une passion jamais assouvie : la physique ! cette passion, venue en fait d'une enfance nourrie des oeuvres de Jules Verne, je la dois à deux autres merveilleux enseignants, respectivement professeur d'optique et professeur d'électricité à la Faculté des Sciences, Auguste Rousset et Marcel Cau . Le premier, expérimentateur hors pair, rata de très peu un Nobel de physique, attribué au physicien hindou Raman pour l'effet qui porte son nom, que A. Rousset avait découvert dans le même temps, mais qu'il ne publia pas assez rapidement ; le second, ancien normalien, brillant théoricien, nous subjuguait par son aisance à maîtriser certains calculs tortueux de la théorie électromagnétique de Maxwell, qu'il parvenait à rendre limpides, nous donnant la merveilleuse impression d'avoir compris ; créateur de "l'Ecole de Radio de Bordeaux", il fut pionnier et père fondateur d'une de nos meilleures Ecoles Nationales en électronique et radioélectricité. Ce furent mes "pères en Physique", et il me sera infiniment agréable que M. Cau accepte bien des années plus tard de devenir président de mon jury de thèse.

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Table des matières
1. DNR et Cytotron
2. Avant-propos
3. Rencontre avec Duffaut
4. Etudes de chimie
5. De la chimie à la physique
6. « LA » question
7. Travaux avec Rager
8. Les Mandarins
9. Le docteur Clauzel
10. Conclusion