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Rencontre avec Duffaut

C'est un printemps lumineux, suivi d'un été superbement ensoleillé, que l'année 1945 nous offrira en Aquitaine, sans doute pour nous consoler d'un long et rude hiver et nous aider à sortir enfin d'un sombre tunnel.

Pour l'heure, nous sommes à l'automne d'une année 1944 remplie de périls et d'espoirs, d'attentes fébriles et d'imprévus, prêts à affronter un avenir encore difficile à cerner....

Revenu sain et sauf de deux années difficiles que mon statut de "réfractaire" et des activités "illicites" avaient rendues dangereuses, je suis donc un jeune étudiant enthousiaste qui découvre avec émerveillement "sa" Faculté des Sciences, le "grand amphi", les laboratoires, tout ce dont il a tant rêvé pendant ces deux dernières années de guerre, et qui tout de suite se plonge avec frénésie dans la vie estudiantine, se passionne pour les cours que des professeurs très sollicités peuvent à nouveau dispenser à des étudiants encore peu nombreux mais tellement attentifs, vit intensément chaque instant de ce retour à une vie enfin vivable.

C'est une époque que je rappelle avec une intense nostalgie, car j'ai le sentiment d'avoir - en dépit de tous mes efforts - un peu gaspillé une jeunesse que je croyais inépuisable, d'être passé ainsi à coté de beaucoup de choses précieuses, d'êtres passionnants, de n'avoir pas su goûter des moments fugitifs qui ne reviendraient plus jamais.

Et pourtant, dans cette époque de contrastes violents, à l'aube d'une liberté retrouvée, tout n'est certes pas motif à se réjouir : de durs combats continuent à se dérouler sur nos marches de l'Est, le contraste est presque tragique entre l'enfer quotidien de ceux qui continuent à survivre et mourir, et le calme, la relative indifférence de tout un chacun, vaquant à de menues occupations, uniquement préoccupé de ses petits problèmes. J'en éprouve une sorte de gène, presque de honte, en pensant souvent à mes camarades disparus, au dernier d'entre eux, dont j'appréciais tellement la brillante intelligence et le grand cœur, tué en Alsace, alors que j'ai le privilège de disposer de cette oasis de paix où me voici.

Pourtant, je dois bien reconnaître que je vis vraiment des moments remplis de bonheur, en dépit de difficultés encore nombreuses : l'hiver est très froid, le chauffage presque toujours absent, la nourriture souffre d'une pénurie persistante et le vêtement ne vaut guère mieux. mais qu'importe quand on retrouve le parfum familier d'œufs pourris du labo de travaux pratiques de chimie - ah ! ce H2S, indispensable à la recherche des métaux lourds - dont l'odeur se mêle sournoisement aux relents de tabac froid de la pipe du chef de travaux, grand amateur de thé, qui ne manque jamais de nous vanter les mérites insurpassables du Darjeeling, évidemment introuvable mais dont il cultive pieusement la mémoire en souvenir d'un séjour inoubliable en Inde ! Nous claquons des dents dans le merveilleux "grand amphi", et la situation n'est guère meilleure dans la vaste bibliothèque où nous venons travailler entre deux cours, tout à fait banale dans les labos de travaux pratiques d'où nous devons sans cesse sortir dans la cour intérieure pour quérir à la source l'incontournable H2S ! Nous trouvons alors une relative compensation dans les salles encombrées et enfumées de "l'A.G." (Association Générale des Etudiants) renaissante, à deux pas des amphis, dont l'ambiance bruyante mais chaleureuse nous console de la minceur des prestations.

Et comme il faut vivre au quotidien avec de maigres moyens, j'ai pu obtenir une place très convoitée de surveillant d'internat au Grand Lycée, dit "Montaigne" par les habitués (le service d'internat concerne essentiellement les surveillances de nuit en dortoirs, tandis que le service d'externat est surtout un service de surveillance de jour). Ce n'est pas le pactole! Mais en ces temps de disette persistante, des repas sommaires mais chauds - et assurés - sont une aubaine quotidienne pour un jeune estomac ! Et puis, Montaigne est tout proche de la Faculté des Sciences, quasiment au centre d'un quartier universitaire remuant, joyeux, animé, où l'on refuse absolument de cultiver l'ennui, où la liberté enfin retrouvée explose de partout. Il me souvient d'avoir souvent, en compagnie d'une bonne centaine de copains, coiffé de la "faluche" réglementaire, signe de ralliement, remonté en braillant des chansons égrillardes, la célèbre (?) rue Ste Catherine, chérie des bordelais, que la répétition de "monômes" bruyants et des bousculades sympathiques qui les accompagnent viennent déranger dans leurs calmes déambulations. Les remarques aigres-douces renforcent alors le regard réprobateur du "bourgeois" mécontent, contraint cependant de battre en retraite honteuse sous les huées. Nous aurons d'ailleurs beaucoup de peine à restaurer quelques vieilles traditions estudiantines, pourtant bien innocentes, mais que la population locale n'acceptera jamais vraiment et auxquelles elle s'abstiendra fermement de participer.


Surveiller un dortoir la nuit n'est pas une épreuve insurmontable, même si la jeune population compte quelques fortes têtes, et le froid glacial qui vous accueille en se glissant dans le lit est autrement pénible à surmonter ! Le service compte en principe cinq nuits par semaine, les deux autres étant passées dans les chambres mises à notre disposition, dont la température montre une remarquable uniformité avec celle des dortoirs ! Nous sommes deux par chambre et mon compagnon, garçon cultivé de commerce très agréable, est étudiant en Droit. Nous comptons beaucoup d'étudiants en Médecine dans le corps des surveillants. Ils seront pour moi, je le dis sans honte, une source providentielle de modestes mais précieux revenus : quelques collègues, poursuivant de bonnes fortunes, y consacrent un nombre élevé de nuits hebdomadaires. Trop pour les exigences du service. Alors, moyennant une honnête rétribution, on trouve un camarade obligeant qui "fera la nuit". C'est ainsi que j'ai "fait" un nombre respectable de nuits dont le produit me permettra entre autres d'acheter clandestinement du pain chez une boulangère complaisante et... intéressée de la rue du Mirail voisine. Dieu ! que ce pain est bon et bienvenu ! et comme je le déguste avec mon compagnon ! Il compense heureusement l'extrême maigreur des menus de l'établissement et nous permet d'avoir moins faim à défaut d'avoir moins froid.

Une autre partie de mes revenus est consacrée à quelques distractions : c'est le retour des films américains "en couleurs", et quelles couleurs ! Nous sommes un petit groupe de bons copains, accros du Technicolor et de ses couleurs flamboyantes, dont l'authenticité discutable entraînera des discussions véhémentes où les lois de l'optique ne suffiront pas à nous mettre d'accord. Errol Flynn remporte cependant tous nos suffrages et nous ne manquerons pas un de ses films, quittes à investir dans de lourds frais de tramway pour nous rendre dans des salles éloignées de Bordeaux et sa banlieue.

Une autre distraction très appréciée est la danse : plusieurs salles de bals sont ouvertes pendant le week-end et connaissent un afflux permanent de jeunes et de moins jeunes, venant passer quelques heures agréables qui rompent la triste monotonie de jours gris et froids. Les orchestres sont de très bonne qualité, la musique entraînante, l'ambiance joyeuse. Je ne danserai jamais autant que pendant cet hiver, décidément de toutes les découvertes ! Je rencontrerai aussi quelques excellents camarades, étudiants en médecine et fils ou filles de médecins pour la plupart, qui m'intégreront à un groupe joyeux, aimant la musique et la bonne chère, et nous passerons des soirées mémorables à argumenter sur de graves sujets, rêver à des projets grandioses de vie ou de carrière, écouter et réécouter dans un silence religieux la "Pathétique" de Tchaïkowsky sur un tourne-disque valétudinaire, ou discuter des mérites des oeuvres d'un tout jeune peintre, plein de talent et d'humour, le "petit Carrère" comme nous l'appelons amicalement, qui vit très chichement de la vente aléatoire de tableaux prouvant un incontestable talent. Ce talent sera heureusement reconnu, notre "petit Carrère" deviendra un peintre très apprécié en Aquitaine et nous connaîtrons la joie de nous retrouver plus de cinquante années plus tard !

Ainsi passe l'hiver 1944-45 et arrive doucement le renouveau et un peu de douceur dans un Bordeaux transi. Nous sommes maintenant des étudiants quasiment vétérans et nous avons pris notre rythme, où les cours suivis dans la journée alternent avec les obligations de présence au Lycée et les quelques distractions bienvenues. Hélas cette période de toutes les découvertes va brusquement s'interrompre au mois d'Avril par la volonté de l'autorité militaire, sous la forme d'une incorporation dans l'armée française renaissante, à la caserne Nansouty... comme artilleur !...

...Où je rencontrerai pour la première fois un autre futur célèbre artilleur : Norbert Duffaut !


C'est tout de suite la complicité, puis l'amitié, et une ambiance rare dans une caserne. la section à laquelle j'appartiens ne compte quasiment que des étudiants, situation qui va entraîner un vrai casse-tête pour les gradés chargés de nous "former". Nous n'aurons avec les canons que des relations discrètes et lointaines, en particulier... faute de canons, et notre désintérêt manifeste pour la chose va écoeurer rapidement les malheureux sous-officiers instructeurs ; comme ils n'ignorent pas que nombre d'entre nous feront les EOR (Ecoles des officiers de réserve), ils nous traitent avec des égards tout à fait inhabituels, dont il arrive que nous abusions scandaleusement ; comme il faut un responsable à notre groupe, un tirage au sort va avoir lieu, qui désignera un Brigadier ; l'autorité supérieure lui confirmera alors sa légitimité et il pourra (?) exercer son autorité. J'ai en horreur la vie militaire de garnison et tout ce qui s'y rapporte, quatre années de guerre me suffisent amplement. Eh bien, c'est moi qui sors du casque où nos noms ont été déposés ! Congratulé par les copains plutôt ravis d'avoir échappé aux inévitables responsabilités, j'irai me présenter au colonel commandant le corps, dans un garde-à-vous sûrement approximatif sur lequel le père du régiment voudra bien passer.

Nous partageons alors notre temps entre l'apprentissage des subtilités du vocabulaire des transmissions radio, les corvées de "peluche" (auxquelles il est délicat d'échapper, face à l'amertume des autres appelés, submergés), les inévitables (et redoutées) corvées de... (air connu dans les quartiers !) et, bien sûr, les permissions octroyées sans restriction à des gens dont il vaut mieux être débarrassés !

Je ne ferai pas les EOR, ma vie militaire s'arrêtera après quelques problèmes de santé et je n'emporterai pas un souvenir émouvant de ma carrière militaire officielle. Je bénéficierai d'un renvoi dans la vie civile qui me permettra de passer "en voltige" mon premier certificat de licence à la fin du mois de juin, après une semaine extraordinaire comptant vingt-deux heures de travail quotidien et deux heures de sommeil, le tout obtenu grâce aux premières amphétamines apparues dans les pharmacies, dont la population étudiante fera hélas une large consommation. Je n'aurai pas trop de deux mois de repos pour m'en remettre, et préparer sans attendre un second certificat, acquis à la rentrée.

Je connaîtrai donc les premières "grandes vacances" de la paix revenue, après le choc - pour le tout jeune scientifique que je suis - de Hiroshima, et je retrouverai avec une joie intacte une Faculté des Sciences désormais installée dans son nouveau rythme, pour une année riche d'événements.

Les mois passeront, je garderai avec Norbert un contact malheureusement quelque peu lacunaire, la précarité de nos situations d'étudiants impécunieux et nos occupations très différentes ne facilitant pas une relation suivie, malgré des goûts et des penchants que déjà nous partagions...

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Table des matières
1. DNR et Cytotron
2. Avant-propos
3. Rencontre avec Duffaut
4. Etudes de chimie
5. De la chimie à la physique
6. « LA » question
7. Travaux avec Rager
8. Les Mandarins
9. Le docteur Clauzel
10. Conclusion